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Virgil Vernier fait table rase

VIDEO | 2015, 16' | A rebours des conventions, Virgil Vernier se penche sur le berceau du XXIè siècle né meurtri et tâche d'en comprendre les complexes mécanismes.

Dans Mercuriales, comme dans Andorre, le réalisateur filme le présent comme un tas de ruines en puissance, une braise grisonnante, l'antiquité déjà. Passées au seize milimètre très granuleux et sur fond de synthés analogiques douloureusement désuets (James Ferraro derrière), les périphéries (Bagnolet, non loin de Paris, Andorre, non loin de la France) semblent les espaces où il faut se trouver quand, cinéaste du XXIè, on a décidé de tourner le dos aux lieux communs pour comprendre ce qui s'effondre dans nos sociétés, comment et pourquoi.

Si on a suivi Virgil Vernier depuis le début, on n'est pas vraiment étonné des anachronismes et que le contemporain semble observé de si loin, dans le temps comme dans l'espace. C'est qu'on avait déjà vu des chevaliers dans nos villes (Autoproduction, Thermidor, Orléans) et que les jeunes gens d'il y a dix ans trouvaient déjà un peu jaunes les photos de leur enfance (Chroniques de 2005). Dans Orléans encore, c'est à la périphérie que se tenait l'action, dans un bar à strip-tease, un immeuble misérable, une forêt, cependant que la grand'messe annuelle en l'honneur de Jeanne d'Arc faisait son barouf son et lumière (avec ce que cela a de fascinant) devant la cathédrale. C'est dans les marges qu'avaient lieu les rencontres et que se faisait la vie, la vraie, laissant au centre-ville le simulacre, la reconstitution, l'ancien.

Ce cinéma-là avance dans le monde avec une certaine bienveillance ou du moins réserve-t-il à ceux qu'il croise une égalité de traitement, ménageant ainsi à chacun son espace vital, qu'il soit filmé ou spectateur. Pour une habitante d'Andorre ou une manifestante du Front National (Orléans pour tous, film "promotionnel" réalisé pour la sortie d'Orléans) le même cadre ; et au spectateur de finir le boulot ou de s'en tenir à la position du réalisateur, s'il y parvient : ne pas juger. C'est d'ailleurs l'obsession de Virgil Vernier, d'être compréhensif, de laisser derrière lui le vieux monde avec ses a priori. "On ne peut pas juger le nouveau siècle avec des yeux du XXè, il faut nettoyer son regard."

Virgil Vernier ne rêve pas spécialement de films. D'ailleurs, il ne se revendique pas cinéaste. Ses travaux récents l'ont mené à l'élaboration d'un livre. Un recueil d'images contemporaines d'anonymes qui, chacun dans son coin, participent à la révolution numérique et à l'élaboration du monde nouveau ou du moins de son imagier, ce qui parfois semble la même chose. Ainsi le documentariste se fait-il documentaliste : il prépare les manuels d'histoire pour plus tard.

Pierre Crézé