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Yolande Moreau : "J'aime les mots... à dose homéopathique"

VIDEO | 2013, 10' | Yolande Moreau est l'invitée d'honneur du festival d'Arras où elle donnera une "leçon de cinéma" et présentera son second long-métrage Henri. Elle dit ici tout son amour pour ceux qu'elle filme et son attachement pour ceux qui l'ont filmée (Agnès Varda, Gustave Kervern, Benoît Delépine, Martin Provost...). Rencontre avec une réalisatrice qui admire Aki Kaurismäki et croit aux vertus du silence au cinéma.

Comment est né ce projet Henri ?

Pendant les repérages de Quand la mer monte…, on a mangé un jour dans un petit resto. Le patron était colombophile... Il nous a expliqué comment on sépare ces pigeons, emmenant les mâles à des milliers de kilomètres pour les libérer dans le ciel, et comme ce sont des oiseaux très fidèles, le mâle est pressé de rentrer pour retrouver sa femelle des mois plus tard.

Fascinant ! J’ai voulu recouper cette histoire avec le rêve d’envol d’Henri. Dans le même temps, j’écoutais en boucle un album de Tom Waits, notamment un titre : Innocent When You Dream. Dans cette musique, il y avait la désespérance des hommes de cinquante ans. Cette musique est à l’origine d’Henri, même si elle n’apparaît pas dans le film...

Comment présenter Henri, votre personnage principal ?

Henri a été brillant... C’est un ancien coureur cycliste, qui a rencontré sa femme parce qu’elle lui a remis l’un de ses trophées. Le couple s’est enlisé dans la routine. Et, petit à petit, Henri s’est résigné, s’est replié sur lui-même et est devenu un peu alcoolique. J’aime l’univers des cafés où les hommes se retrouvent pour boire leurs bières, machinalement, l’une après l’autre. La bière coule et le temps s’écoule. Et puis chacun rentre chez soi. J’apprécie ce type de caractère mutique. Peut-être qu’au début, on peut le trouver moyennement sympathique, il sourit très peu. Moi je l’aime dès le départ.

Vous avez choisi Pippo Delbono, un acteur italien, pour jouer Henri.

J’ai situé mon histoire dans la région de Charleroi, en Belgique. Il y a beaucoup d’Italiens dans cette région qui sont venus s’installer là après la guerre. Je cherchais un comédien d’origine italienne…

Quand j’ai rencontré Pippo Delbono, j’ai été séduite immédiatement ! Je devais le rencontrer pour un déjeuner et je suis restée avec lui jusqu’au soir... Après, j’ai eu l’occasion de voir son très beau spectacle Doppo La Battaglia au Théâtre du Rond-Point. C’était évident, Pippo devait être Henri.

Délibérément, vous ne souhaitiez pas signer un film comique ?

J’aime le tragi-comique... J’aime partir de choses graves... Mais l’humour n’est jamais très loin.

En particulier dans la scène où vous apparaissez, dans un rôle aussi bavard que les héros sont taiseux ! C’est ce que vous vouliez cette fois : ne pas être l’héroïne de votre film ?

Ah ! La tante Michèle !... Je n’avais pas prévu d’interpréter cette femme préparant le repas post-funérailles, mais par contre j’ai écrit Henri en pensant à moi pour interpréter Rosette. Je rêvais de jouer une fille comme ça, un peu à côté de la plaque, décalée. Et puis je me suis dit que j’étais trop vieille pour le personnage, et que c’était trop dur d’être à la fois devant et derrière la caméra.

Vous avez choisi Candy Ming pour l’interpréter.

Je l’avais rencontrée sur les films de Gustave Kervern et Benoît Delépine, Louise-Michel et Mammuth, et j’avais été frappée par sa présence fascinante. Elle ne cherche pas à faire, elle est juste d’emblée. Dans le film sa présence est lumineuse.

Il y a une scène où le personnage joué par Jackie Berroyer a un comportement assez limite. Vous êtes-vous fixé une morale quant au regard sur les handicapés ?

Je n’avais pas envie de présenter Henri et ses amis comme des Saints... Leurs plaisanteries sont parfois limites... Quand ils regardent le cul de Rosette, nous, spectateurs, on a peur que cela dérape... Il était important pour moi que l’acteur qui incarne Henri ne soit pas trop âgé... Je ne voulais pas qu’il y ait un rapprochement avec Émile Louis.

Par ailleurs, Henri, ses copains et les résidents du foyer ont en commun une certaine " grivoiserie "... Ils chantent des chansons paillardes... Les résidents chantent "Tiens voilà mon zob" et Henri et ses copains chantent "Ah la salope..." Les préoccupations sont les mêmes... universelles... Le sexe, l’amour...

Les personnes handicapées mentales m’ont toujours fascinée. Ils sont le reflet de notre propre désarroi. J’ai senti très vite le danger, les pièges à éviter : je ne voulais pas dépeindre le monde des handicapés comme quelque chose de pseudo-poétique, de mignon. Je voulais un film âpre. Il me fallait les filmer à la bonne distance, proche mais sans sensiblerie ni mièvrerie.

Rosette partage sa chambre avec une autre fille au foyer, et lorsqu’elle fait son escapade avec Henri, elle ne supporte pas qu’il la laisse seule…

J’ai voulu parler de la difficulté de vivre en groupe... Même avec des éducateurs bienveillants, c’est dur de vivre en groupe... Rosette rêve de se démarquer... Elle rêve de normalité, de faire comme son frère : avoir un enfant, vivre en couple... Mais, psychiquement Rosette est fragile...

Quand Henri la laisse seule, elle panique... Et quand elle ouvre la fenêtre et que le vent s’engouffre, elle est terrifiée... Une peur métaphysique... Mais, elle est heureuse et rassurée quand elle retrouve une reproduction de l’Angélus de Millet dans l’appartement à la mer... La même reproduction que dans sa chambre du foyer...

Parlons de Rosette…

Elle a la trentaine, vit dans un foyer de personnes handicapées mentales, " Les Papillons Blancs ". Elle a une légère déficience mentale et rêve d’amour, de sexualité. Quand Henri devient veuf et ne peut plus assurer seul la gestion de son café-restaurant, elle fait irruption dans sa vie. J’ai eu envie qu’elle ne soit pas passive, qu’elle prenne les devants, un peu manipulatrice. Je voulais montrer qu’elle n’est pas une victime. Elle agit sur son destin. Henri et Rosette ont en commun de ne pas avoir les clés... Les clés pour se comporter socialement...

La musique est rare, et le son primordial.

J’aime quand les sons sont détournés... Une déformation de mes années de théâtre avec Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ! Par exemple, les commentaires de la foule à l’enterrement, ce tissu de banalités, s’apparente à une musique. Ou encore, quand la fille d’Henri fait irruption dans le colombier pour apprendre à son père l’accident de Rita, sa voix est couverte par les battements d’ailes des pigeons. Et dans le foyer, la vie en groupe se traduit par le bruit du réfectoire, des couverts, des chaises qu’on déplace, tout est bruyant... Quant à la musique, elle est de Wim Willaert, qui jouait dans Quand la mer monte... Je l’adore !