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Zhang Mengqi : " Ce village oublié est représentatif de la Chine entière

La jeune réalisatrice chinoise, seule avec sa caméra, poursuit un travaiil de mémoire qui mêle l'intime et collectif en revenant régulièrement ausculter le passage du temps dans le village de sa famille où ne vivent plus que vieilles personnes...

Votre précédent film portait sur un village (à 47 km de Suizhou, dans le Hebei) et sur la famine de 1959-61. Pourquoi aborder à nouveau ce sujet ?

Mes films font partie du Folk Memory Project initié par Caochangdi Workstation en 2010. Pour mon dernier film, Self-portrait : at 47 km, je suis allée dans le village où est né mon père et qu’il a quitté pour la ville quand il était jeune. Quand j’ai fouillé la mémoire sur la famine de 59-61, les portes du village se sont ouvertes. Ce n’est pas juste l’histoire passée mais aussi la réalité de ce qui se passe maintenant qui m’a inspirée. J’ai réalisé qu’il y avait une longue histoire entre le passé et le présent.

Je voulais vraiment en savoir plus, m’entretenir avec plus de gens et essayer de créer un nouveau film basé sur l’expérience que j’avais eue à travers le premier. Je crois que l’on obtient plus d’histoires en retournant sur des lieux. Cet hiver, je suis retournée au village pour filmer, je suis en train d’y préparer mon quatrième film. Peut-être que j’y retournerais les années suivantes. Je trouve cela intéressant de créer de nouveaux films dans un même endroit. Peut-être que je vais y trouver un grand secret !

En quoi ce film est-il un autoportrait, et ce village, un miroir pour vous ?

En tant que jeune citadine, ce petit village me semble étrange. Mais il est aussi une sorte de réalité plus forte et j’ai eu l’impression de mieux comprendre mon pays à tra- vers lui. Par ce miroir, je pouvais me trouver, comprendre pourquoi je suis si petite, faible, mais aussi, par lui, pleine d’énergie et de pensées.

La caméra semble faire corps avec vous, être fixée à vous, elle est toujours présente sauf à quelques moments où vous la quittez pour entrer dans le cadre. Pouvez-vous nous en dire plus sur la place de la caméra ?

Les films que je réalise sont très personnels. Je travaille toujours seule, sans personne à mes côtés. Je suis à la fois réalisatrice, cadreuse et performeuse. C'est pour cela que mes films s’intitulent « autoportrait » et que j’y tiens un rôle.

La vie de ce village est frappante : la moyenne d’âge est élevée, et ces vieux semblent abandonnés. Est-ce un reflet authentique de la Chine rurale d’aujourd’hui ? Par ailleurs, il y a cette peur de critiquer le système qui est toujours très présente. Est-ce dû au fait que vous êtes jeune, citadine, et que vous avez un rapport très frontal aux gens ?

Oui, le village est un village oublié, peuplé seulement de vieilles personnes. C'est représentatif de la Chine entière. Mon oncle est une personne typiquement craintive lorsqu’il s’agit de « toucher à la politique », et inquiète qu’il m’arrive quelque chose. Je crois qu’il pense qu’en tant que personne « normale », on ne doit pas s’occuper de politique, que l’on doit juste vivre en sécurité. Il espère que je vive comme les autres, juste à gagner de plus en plus d’argent.

Que souhaitez-vous créer en faisant collaborer les villageois à cette commémoration ? Pensez-vous que votre film a fait évoluer les mentalités dans le village ?

S’entretenir avec les gens, rappeler la mémoire, collecter de l’argent pour la construction du Mémorial... Le simple fait d’inciter les villageois à se remémorer le passé, d’essayer de développer quelque chose dans le village, même si c’est difficile, c’est un très bon début. Peut-être n’ai-je rien pu développer d’autre l’an dernier que de construire le Mémorial. Mais cet hiver, de décembre à mars, quand je suis à nouveau retournée au village, j’y ai projeté mon film. Les gens l’ont beaucoup aimé, certains enfants m’ont suivie pour s’investir dans des activités, comme ramasser les ordures pour « nettoyer » le village, essayer d’aider de vieilles personnes malades et sans soutien, construire la bibliothèque, même si celle-ci est toute petite. Certaines personnes âgées ont beaucoup soutenu ce projet.

Le Mémorial en lui-même est-il un prétexte ou bien cette matérialisation de l’Histoire est-elle importante pour vous ?

Même si le Mémorial n’est qu’une pierre, quand il a été construit, il a réellement pris sa place dans le village, avec la liste des personnes qui moururent lors de la famine, il y a 52 ans. Les gens, y compris les jeunes enfants, peuvent le voir quand ils passent par là. Le fait que la mémoire soit matérialisée est peut-être un début : quelque chose de nouveau peut commencer... Pour moi, en fait, c’est une sorte de point de repère qui me fait revenir au village encore et encore et encore.

 

Propos recueillis par Delphine Dumont et Stéphane Levy pour le Festival Cinéma du Réel 2013

 

 

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