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Michel Drach : " Un film humaniste et moraliste... mais, bien entendu, politique."

Introduction

Guerre d'Algérie, racisme... Le cinéaste, aujourd'hui disparu, expliquait en 1970 dans cet interview accordée à la revue Jeune cinéma comment il s'est battu pour tourner Elise ou la vraie vie qu'il a lui même coproduit. Il est difficile, disait-il, à 40 ans, de ne pas tourner des films dont le sujet "vous empoigne et vous engage".

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" Nous estimions déjà Michel Drach pour ses deux premiers films : On n'enterre pas le dimanche (prix Louis Delluc 1959) et Amélie ou le temps d'aimer. Elise ou la vrai vie, son cinquième film, le troisième qu'il tourne avec sa femme Marie-José Nat, lui a permis de faire véritablement une œuvre de maturité.

Adapté du roman de Claire Etcherelli, ce film nous plonge brutalement à Paris, en pleine guerre d'Algérie, à l'époque des « ratonnades » qui rendaient précaires les moyens d'existence - et l'existence même - des Algériens vivant en France, pour la plupart des militants. Ce film ne se contente pas de recréer cette atmosphère d'insécurité quotidienne, de dénoncer les agissements de la police et diverses manifestations de racisme, il dénonce aussi les conditions de travail et d'habitat de certains ouvriers, et les incertitudes politiques de l'époque. C'est aussi la très bouleversante et pudique découverte de deux êtres dont l'amour ne peut qu'être un objet de scandale.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à adapter Elise ou la vraie vie ? Est-ce que les problèmes posés par le roman de Claire Etcherelli rejoignaient certaines de vos préoccupations personnelles ?

Michel Drach : En lisant le livre, j'ai eu l'impression de découvrir pour la première fois un roman qui était un très beau roman et qui servait en même temps de véhicule à des événements qui avaient bouleversé bon nombre de gens et laissé aussi indifférents beaucoup d'autres, à une époque capitale. Et puis, effectivement, Elise ou la vraie vie rejoignait des préoccupations personnelles; je trouve que lorsqu'on va avoir 40 ans, il est assez difficile de faire des sujets qui ne vous empoignent pas complètement et qui ne vous engagent pas.

Je crois qu'il me serait assez difficile de traiter des sujets qui ne me bouleversent pas moi, de façon à ce que les gens, eux, soient touchés.Il se trouve que je suis juif et que j'en ai pris conscience d une façon assez étrange.

Ma famille ne pratique absolument pas depuis trois générations et je n'avais jamais entendu parler de quoi que ce soit jusqu'au jour où en classe - j'avais 7 ans - un copain m'a dit : " Drach ? mais c'est juif ça comme nom".  J'ai dit: " Je ne sais pas " ; et en rentrant à la maison, j'ai posé la question à ma mère. Et elle m'a répondu : " Oui, mon chéri, tu es juif ". Je suis retourné en classe et en tapant sur l'épaule du petit garçon, je lui ai dit: " Dis donc, je suis juif ". J'ai reçu un coup de poing qui m'a allongé par terre. Quand je me suis relevé, j'étais juif.

Que s'est-il passé entre le moment où vous avez choisi de tourner Elise et le moment où vous avez pu le faire ? Il me semble qu'il s'est écoulé un certain temps...

Il a fallu d'abord persuader Claire Etcherelli de me laisser tourner le film. Nous étions neuf sur les rangs; et c'était d'autant plus difficile de la persuader que Claire est très timide et que le roman lui est très personnel. C'est après avoir vu Amélie ou le temps d'aimer qu'elle m'a donné son accord. Ensuite il a fallu faire des tas de démarches. L'Office National du Cinéma Algérien a accepté de coproduire le film et l'affaire s’est montée comme ça, mais sans distributeurs, ceux-ci refusant de s’associer au film au départ.

Je n'ai pas réussi à tourner dans une usine en France : chez Citroën il n'en était pas question puisqu'on n a même pas le droit de visiter l'usine. Et il y avait assez peu de raisons que la Régie Renault me laisse tourner chez elle, étant donné que ce que je racontais était assez violent et que dans le roman ça se passait chez Citroën.

Finalement, j’ai tourné la partie de la " chaîne " à Alger, en 7 jours, parce que l'usine fermait pour les vacances. Marie-José et les acteurs qui l'entouraient se sont insérés dans une action de gens qui n'ont pas arrêté une seconde de travailler. Ces ouvriers n'ont jamais eu un mouvement d'humeur, ni pris des positions pour l'appareil. Pourtant, vous savez, quand un travelling doit passer entre des personnes qui sont vraiment en train de monter une voiture, et qui sont payées à l'heure, on pourrait s'attendre à ce qu’il y en ait un tout à coup qui se retourne en disant qu'il y en a marre.

J'ai entendu quelqu'un dire de votre film, que c'était plus un film humaniste que politique. A votre avis, est-ce une façon juste de définir Elise ?

Sûrement, c’est un film humaniste et moraliste, si vous voulez, mais c'est aussi, bien entendu, un film politique. Je ne connais pas de film - ou alors il y en a très, très peu - où sur 1 heure 45 il y a 40 minutes d'usine. Et puis Elise c'est la vie de gens mêlés à des faits très précis. Il raconte des événements tels qu'ils se sont produits, avec les réactions qu'ils ont provoquées alors. Les gens de bonne foi, qui n'ont pas une vie politique très intense, sortent troublés de la projection, très gênés au fond de penser qu'ils ont vécu parallèlement à ces événements, sans se sentir concernés s'ils n'avaient pas d'enfants en Algérie. C'était un problème national pourtant. Mais, au-delà de la guerre d'Algérie, c'est un film sur le racisme et pas seulement au niveau des Français.

A cause du contexte de la guerre d’Algérie quand Elise sort avec Areski dans les lieux publics, elle est confrontée avec des Français qui l'observent et la rejettent. Mais quand Areski l'emmène dans les milieux algériens, il se produit la même réaction à l'envers. C'est pour cela, peut-être, que le film est un film humaniste. Surtout c’est pour cela, à mon avis, qu'il rend un son vrai.

Je me rappelle avoir entendu aussi quelqu'un vous reprocher d'avoir un peu gommé la violence de la police.

Lorsqu'on voit aux actualités de la télévision ou même maintenant des documents sur Mai, ou encore dans 36, le film de Henri de Turenne, des agents matraquant les gens, c'est très fort et très bien, parce que ce sont des documents réels. Mais je ne pouvais pas, dans l'histoire d'Elise, quitter mes personnages et me mettre à faire un documentaire sur les agissements de la police. Je pense que c'est déjà assez violent comme cela.

Ce qui me paraît important dans ce genre de film c'est de rester assez lucide et assez honnête pour que les gens sentent qu'on l'a été en le faisant, et ainsi puissent être touchés. Je n'avais pas envie de faire un film tellement braqué qu'il n'aurait convaincu que les convaincus.

Votre film donne par rapport au roman une impression de grande fidélité.

Fidèle à l'impression que l'on a du roman. Les personnages n'ont pas changé, mais il y a des scènes interprétées ou complètement rajoutées, et surtout des choses déplacées. Pour donner une certaine cohésion à une oeuvre et lui rester fidèle, je crois qu'il faut réinterpréter.

Par exemple, je trouve que Simenon est un fantastique conteur, mais que la trame de ses histoires est très mince. Si on fait un film tiré de Simenon et que l'on s'attache à l'anecdote qui n'a pas tellement d'intérêt, c'est un échec. Il m'est arrivé de faire un Maigret pour la télévision : ce qui m'avait intéressé c'était de trahir complètement Simenon en malmenant de bout en bout son histoire, pour recréer Simenon, et son ambiance. Ainsi, dans Elise, là où les personnages se croisent, là où ils se rencontrent, là où ils se disent certaines choses, cela a changé.

La force de ce film, c'est aussi l'interprétation de Marie-José Nat.

C'est très drôle, vous savez : avant de voir le film, les gens disent que Marie-José est trop jolie, trop mignonne. Ce qui est déjà un racisme, car je ne vois pas pourquoi une ouvrière d'usine serait vilaine. Et puis Claire Etcherelli est une très jolie femme, et Elise c'est son expérience ! Ceci dit, il est évident que Marie-José a été traitée physiquement dans le film : elle n'a presque rien sur le visage, sinon une horrible blédine qu'on lui a mise pour lui étouffer un peu le teint. Et quand les gens la voient, ils sont très convaincus.

Marie-José a toujours une sorte de réalité, on a toujours tendance à croire ce qu'elle fait, ce qu'elle dit. Ce n'est pas une comédienne dont on dit: " Ah, elle joue " . On a l'impression qu'elle le vit vraiment.

Est-ce que d'avoir tourné ce film, cela vous a fait découvrir à tous les deux, certaines réalités ?

Nous avons été « choqués » par ce film en le faisant. Quand on décide de tourner un film, on le fait évidemment pour des raisons très précises et souvent très formelles, mais c'est une aventure dans laquelle nous avons complètement plongé. Et comme nous avons tourné en décors naturels, dans des lieux que nous n'avons pas arrangés, nous avons vu des choses qui font que nous ne sommes plus après ce film comme nous étions avant.

Par exemple, pour pouvoir tourner dans la chambre d'Areski, pour pouvoir entrer dans la pièce, nous avons seulement enlevé 5 châlits. Sinon, c'est un taudis comme sont tous ceux d'Ivry et de la banlieue parisienne, pour lequel les gens paient 120 000 anciens francs par mois. Il y a juste une ampoule au plafond, on se succède dans les lits, il y a ceux qui y couchent la nuit et ceux qui y couchent le jour. Tout le monde se lave dehors.

Ce ne sont pas des choses que nous ignorions, mais quand on les vit, quand on tourne dans des bidonvilles et que I'on côtoie tous ces gens, et qu'ils vous reçoivent avec tant de pudeur et de gentillesse, bien qu'ils ne soient pas du tout contents de leur sort, c'est évidemment assez troublant...

Propos recueillis par Luce Sand.

Entretien paru dans la Revue Jeune Cinéma n°46, Avril 1970

 

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  • elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours

      5/10

    Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.