« De cette banlieue marseillaise, Guédiguian et
Le Wita extraient les effluves sensuelles, la douceur agressive des compagnons
de comptoir, la moiteur des siestes interrompues.
Ils nous imprègnent d’odeurs et de bruits avec une
grâce qui n’exclut pas la
rigueur. Ils nous montrent, attendris, à n’en plus pouvoir,
de misérables sortilèges. Ils savent bien qu’à travers l’ordinaire du quotidien
se célebrent de grands mystères.
Le premier mérite de Dernier été réside
dans le compte rendu d’un milieu où les accents de vérité bouleversent
tranquillement, où de pauvres paroles cachent des trésors de générosité.
Le Wita et Guédiguian ont débusqué les cœurs trop
pleins derrière les mots trop vides. Ils ont su écouter. Pourtant, « ces
gens-là », pour la plupart ne sont guère exemplaires : demi-sels de
banlieue, voyous occasionnels, ils respirent la délinquance et, lorsque se
produit le drame, il ne nous surprend pas vraiment. Ça planait dans l’air. En
revanche, il nous afflige, nous révolte, c’est trop con tout cela !
Deuxième mérite du film : ne pas juger. (…)
Comment ne pas aimer les personnages en ce qu’ils ont de vrai ? Ils sont
tous beaux dans leur tête, et ça transparaît à travers leur corps. (…) Je serai
presque tenté de qualifier de serein le regard que Guédiguian et Le Wita
portent sur leurs héros. Pas plus qu’eux, ils ne s’indignent ni ne se
révoltent ; ils se contentent de nous montrer une situation indigne et
révoltante. (…) C’est une œuvre débordante de pudeur et de tendresse (…) Enfin,
le troisième mérite du film, et non des moindres, réside dans l’émergence de la
fiction au-dessus de l’aplat documentaire. La force de Dernier été est
de nous montrer, par la mise en scène, et par elle seule, que le drame naît du
quotidien ; peut-être aussi nous amène-t-il à réfléchir sur la
traditionnelle opposition fiction/documentaire ? Comme si tout bon film
n’était pas forcément un documentaire… »
Alain Carbonnier, Cinéma 1981
"Dernier été restitue avec une infinie justesse ce que peut être
le brouhaha des conversations d’un café, la gestuelle du mâle méditerranéen, sa
pudeur exubérante, les mots simples et les silences de l’amitié, la joie
insouciante d’une baignade, les ombres qui vont de pair avec le soleil, l’attitude
à la maison et au bistro, l’alcoolisme aussi naturel que l’air qu’on respire,
les sentiments muets, la pureté, l’amour et la sensualité sans embarras ;
direction des acteurs, sensibilité des images, intelligence du sujet, tout y
est remarquable ; un film exemplaire. "
Eric de Saint-Angel, Le Matin de Paris
"Dernier été a pour cadre les paysages
utilisées à quinze ans d’intervalle par René Allio dans La Vieille dame indigne et dans L’Heure
exquise, ceux de l’Estaque. Sauf que les protagonistes n’appartiennent plus
au bel autrefois, mais très exactement à cet été 1980 où fut tourné le film, où
le chômage rôde sans entamer la bonne humeur naturelle ni l’accent chantant des
copains.
Ils sont quatre garçons, deux filles. Gilbert se détache, nous révèle
petit à petit son visage, son caractère, ses ambitions et ses frustrations. Josiane,
son amie, le rejoint à pas comptés, vers un bonheur inscrit dans le meilleur
des ciels romanesques, si l’ironie du destin ne portait l’aventure aux rives de
la tragédie. "
Louis Marcorelles, Le Monde
"… Ce
que goûtait certainement Renoir chez Pagnol c’était la sève d’authenticité (Renoir,
plus tard, devait utiliser cette formule à propos des premiers films de Claude
Chabrol).
C’est
une belle sève d’authenticité qui coule dans Dernier été. Des gens
existent sur l’écran, une banlieue populaire de Marseille existe, ce quartier
de l’Estaque, très décentré par rapport à la grande ville, ce quartier de
l’Estaque où avait vécu La Vieille dame indigne de René Allio et dont on
retrouva quelques aperçus dans Pierre et Paul. Ce cinéma de jeunes
auteurs (nous avons affaire à un premier film) est simple et savant à la fois. Il est simple parce
que ses figures narratives s’apparentent à la chronique, à un vérisme qui
récuse autre chose que des notations saisies à partir d’une connaissance
approfondie du lieu et des gens, d’une familiarité vécue sur le tas. Il est
déjà savant parce qu’avec des moyens relativement modestes, avec le recours à
une interprétation majoritairement non professionnelle, toutes les indications
sont en place, et les durées sont justes.
Il y a une très belle histoire d’amour, très affective et très charnelle.Il y a
le chômage des jeunes et ce que j’appellerai la « petite
délinquance », des chapardages, un hold-up naïf, des vols de voitures et
finalement un petit « casse minable qui finit en tragédie. Il y a des
filles qui travaillent en usine de biscuit, un soudeur au chômage dans les
bassins de radoub, un camionneur. Il y a des retraités dont un accidenté du travail.
Il y a la fumée des cimenteries et la plage, le petit port. Tout un univers est
ainsi construit, reconstitue par l’observation et l’invention (tout est fiction
dans Dernier été).
L’observation
visuelle est aiguë. Elle retourne sur certains lieux de rencontres (le bar en
particulier), elle nous fait découvrir des intérieurs familiaux, elle parcourt
le dédale de ruelles tortueuses de ce vieux quartier même avec l’intrusion de
quelques modernes bâtissses. La gestuelle est exacte, précise car elle a été
retenue depuis la réalité gestuelle des habitants de l’Estaque. Mais une des
choses qui distingue le plus Dernier été est le travail effectué sur les
dialogues, et là encore on repense à Pagnol. Certes des idiotismes marseillais
très particuliers (« être nasqué »
= être ivre, « se frapper une seigle »
= se masturber, etc.) sont cités, sans aucune opacité d’ailleurs car leur mise
en situation est toujours évidente, mais aussi une utilisation marseillaise du
français le plus courant localise, sans aucun folklore, le parler. « J’ai
fini journée » dit le camionneur aux deux jolies filles qu’il reconduit
près de chez elles.
C’est tout un monde de copains, avec ses rivalités et ses heurts, de
copains, de copines, de rivaux entre lesquels persiste encore un rapport
personnel. On pourra toujours dire que d’autres Marseillais et Marseillaises
ont une autre conduite que ceux-ci et celles-là et les uns et les autres. Mais
des auteurs ont toujours le droit de choisir leur sujet, de le situer et, en
tout cas,
Dernier été est un film qui
vit, qui respire, à un souffle de la réalité de la rocaille et la mer, entre
les fumées blanchâtres qui s’échappent des cheminées industrielles, le chemin
de fer qui longe la côte, et les miroitements du soleil sur les flots, l’ombre
des terrasses de café en plein air, les lumières crues, la musique un peu
tonitruante des bals contrastant avec les citations de Vivaldi. "
Albert Cervoni, L'Humanité
" Le
souci prédominant des auteurs de Dernier
été, c’est la justesse de ton. La précision des petits gestes quasi
imperceptibles, qu’on remarque au passage et qui témoignent d’une observation
pertinente, généreuse sans ostentation, sensible sans insistance sentimentale,
colorée d’humour sans qu’on cède jamais à la tentation de la caricature. Bien
sûr, ils emploient des comédiens soit débutants, soit non professionnels, mais
ils ne s’en accordent pas pour autant les facilités de l’improvisation
négligée. Ces comédiens ont des scènes à jouer qui ne sont pas toujours
simples, des personnages à camper, des silhouettes à dessiner dont le trait ne
doit pas s’estomper dans l’instant mais dont la présence doit devenir
essentielle à la bonne marche du film.
A la
fin de la projection, on est tout autant concerné par les personnages
secondaires qu’on l’est par les malheureux héros du film. « Banane »,
toujours fatigué et dont les congés de maladie se prolongent indéfiniment
(Djamal Bouanane), « le Muet », qui sait si bien cacher son désarroi
sous sa bonne humeur espiègle (Malek Hamzaoui) nous sont aussi familiers, aussi
proches que Gilbert et Josiane, les amoureux que la vie et ses sottises
irréparables vont séparer tragiquement (Gérard Meylan et Ariane Ascaride). Je
ne vois pas quel compliment plus flatteur on pourrait adresser aux auteurs de
Dernier été, puisque tant de cinéastes ne parviennent pas à nous convaincre de
la nécessité qu’il y a à nous montrer ce qu’ils nous montrent.
Pourtant,
cela ne suffit pas à dire l’intelligence qu’ils ont mise à l’élaboration de
leur scénario, discrètement placé sous le signe de Pasolini et de ses Ecrits
corsaires. Ni le sens qu’ils ont de l’image, celle qui coule de source, qui
ne trahit aucune prétention théorique et qui n’en est pas moins réfléchie,
calculée. Ni la dimension poétique qu’ils savent accorder à certains moments
privilégiés de leur récit (Gilbert se retrouvant face à sa trompeuse liberté,
après avoir quitté son job ou s’imposant l’épreuve d’un plongeon périlleux,
dans une calanque, pour se prouver que la force de son adolescence enfuie est
demeurée intacte).
C’est,
évidemment, aux aventures juvéniles que le néoréalisme italien et ses héritiers
ont si souvent mises en scène que cette modeste chronique marseillaise nous
fait songer : on ne peut pas s’empêcher de songer, non plus, aux rares
cinéastes français qui ont su aborder le monde prolétarien sans se croire
obligés de s’entourer des garanties du vieux naturalisme. On citera Rozier et
Adieu Philippine et, plus près de nous, Bouthier et son « blues » du port de Sète, Touche pas à
mon copain.
Robert Guédiguian et Frank Le Wita sont convaincus qu’il ne faut pas fermer les yeux
sur les réalités du monde contemporain mais qu’il ne convient plus de se
vouloir documentariste, ni d’assommer le spectateur à coups de vérités bonnes à
dire arrachées sans autre forme de procès à la matière brute du réel social.
Ils veulent façonner celle-ci provoquer un intérêt qui ne vienne pas
exclusivement de ce qu’ils disent mais aussi de la façon dont ils le disent. Ils
ont l’intuition qu’il faut, pour capter l’air du temps, nous rappeler ce qu’il
a mis de menaçant mais aussi ce qu’il a de vif, ce qu’on y respire qui fait
qu’on ne désespère pas tout à fait. Il faut que leur film soit accueilli avec
toute la sympathie qu’il mérite et, surtout, qu’il soit suivi d’un autre film
le plus promptement possible. Le cinéma français a rudement besoin de gens
comme eux."
Michel Perez, Le Matin de Paris