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Agnès Jaoui : " Une des clés de mon personnage, c’est sa dignité. "

Dans Une femme d'extérieur, l'actrice interprète une mère en rupture d'une famille qu'elle aime encore mais dont elle se détache inexorablement.

Qu'est-ce qui vous a décidée à faire ce film ?

En lisant le scénario, j’ai été frappée par la grande justesse des situations et des dialogues. Àchaque fois, c’était le bon angle. Il y avait tellement de pudeur, d’intelligence et d’amour des gens, que cela m’a émue. Et puis j’aimais le danger qui plane tout le temps sur le sort de cette femme. Sans jamais tomber dans des poncifs misérabilistes ou sordides : les gens que Françoise rencontre ne lui veulent pas forcément du mal. Et tous les personnages, même les plus petits rôles, étaient très justes : les enfants, les parents, les filles avec lesquelles elle fait la fête, etc. C’est le signe des bons scénarios.

Comment s'est passée votre rencontre avec Christophe Blanc ?

Il y a eu de longs essais. C’était son premier long-métrage, c’était normal qu’il hésite sur le casting. Moi, j’y allais confiante mais, à un moment, il m’a transmis son doute. Je me suis dit : "S’il hésite comme ça pour tout...". Je n’avais pas envie d’être dans une relation de souffrance. Mais une fois qu’il m’a définitivement choisie, tout a été au mieux.

Avez-vous apporté votre contribution au scénario ?

Non. On a discuté de certaines scènes, d’ailleurs peu nombreuses. Tout était tellement juste... Parfois, pendant le tournage, Christophe Blanc nous demandait d’être un peu moins près du texte mais il tenait à certaines phrases, et il avait raison à chaque fois !

Vous n’aviez pas peur de vous engager dans l'aventure d'un premier film ?

Non. Ce qui fait peur, c’est un mauvais scénario. Et puis, en voyant Faute de soleil, j’avais compris que Christophe savait mettre en scène. Mais c’est la première fois que je travaillais sur un film à petit budget, et ce qui m’a frappée, c’est que les gens étaient étonnamment impliqués, solidaires et compétents. Tout allait plus vite que sur un "gros" film : le temps d’éclairage, d’installation, de déplacement, etc. On tournait beaucoup et vite. Cela donnait une sensation de légèreté, de liberté qui est extrêmement agréable pour un acteur. Pour moi, en tout cas !

C'est la première fois que vous jouez un premier rôle d'une telle importance. Vous êtes dans la quasi-totalité des scènes. Était-ce différent de vos autres expériences d'actrice ?

Ce qui est différent, c’est la manière de gérer le temps et l’énergie. Il n’y avait pas un jour où je ne tournais pas, et les conditions de tournage nous imposaient un rythme très soutenu. Au début, j’avais le trac, comme pour n’importe quel autre rôle, ensuite je me suis habituée. Et à un moment, j’ai eu l’impression d’être un peu trop à l’aise - un état que l’on peut connaître au théâtre, au-delà d’un certain nombre de représentations. C’est une chose curieuse, la bonne alchimie entre la tension et la détente. Être détendu à l’écran peut donner beaucoup de vérité, mais si l’on se met à jouer comme si l’on était dans sa cuisine, alors plus rien ne se passe.

Est-ce différent de jouer un rôle que l'on n'a pas écrit soi-même ?

La chose agréable est que l’on est choisie. Et lorsque j’écris pour moi, je sais que je me limite un peu dans ce que je me demande, par peur, et aussi par crainte de la complaisance qu’il y aurait à me donner à faire des prouesses. Dans le film de Christophe, il y avait énormément de choses à jouer et on me les demandait, donc je n’avais pas de questions à me poser.

Il y a peu de personnages de femmes de trente-cinq ans dans le cinéma. Comment expliquez-vous cela ?

C’est moins vrai qu’avant. Heureusement, il y a de plus en plus de femmes qui écrivent pour le cinéma. Les hommes savent sans doute mieux parler des hommes, d’eux-mêmes - même si Christophe est la preuve du contraire ! Mais c’est aussi un problème plus global de représentation de la femme, visible à la télévision, dans la publicité, partout. On ne voit pas des femmes de plus de trente ans sur les affiches publicitaires. Quand on cherchait des financements auprès des chaînes publiques, une réflexion d’un responsable m’a sidérée : "Encore un portrait d’une femme de trente-cinq ans !" Comme si c’était une minorité. Est-ce que l’on dirait : "Encore un film sur un homme de trente-cinq ans ?"

Votre personnage souffre, atteint un état limite, mais votre jeu reste toujours très sobre, intériorisé.

Christophe m’a beaucoup et très bien dirigée. Et c’est vrai qu’il aimait bien quand j’étais dans un registre assez dur. Une des clés de Françoise, c’est sa dignité. J’aime beaucoup la façon dont elle se bat pour tenir et s’en sortir. C’était écrit comme ça. Françoise se jette dans les rencontres. Si dépression il y a, il s’agit d’une dépression active. Au début, quand on la voit faire son argenterie dans son salon, on se dit qu’elle va sombrer, et que l’on va la retrouver dans trois mois prostrée sur son canapé. Mais ensuite, alors qu’elle est en pleine confusion, elle sort, elle bouge pour combattre ses angoisses. Cette façon d’aborder les choses me plaisait beaucoup.

Lors du mariage de sa belle-sœur, la danse de Françoise est-elle une danse du désespoir ou de la vie ?

Les deux. C’est à l’image de l’ensemble du film. Il y a le désespoir de ne pas pouvoir s’aimer toute une vie, de voir l’amour changer de forme et de visage. Et en même temps, la vie et l’amour sont tout le temps là. Ce n’est jamais manichéen. Mais ce moment me semble quand même assez désespérant. Il me fait penser à des femmes que j’ai pu rencontrer, ou à moi-même : quand on se jette dans quelque chose pour ne pas voir.

Vous pensez que Françoise est un personnage qui s’en sort ?

Ah oui ! C’est quelque chose qui m’a touché dans le scénario. Pendant toute la durée de la lecture, j’avais peur pour elle - ce qui est drôle, c’est qu’à chaque fois que je travaillais et que je reprenais le scénario, je retrouvais cette angoisse. Et j’étais soulagée que l’on ne parte pas dans quelque chose de trop tragique. Ce n’est pas non plus un happy-end stupide, c’est comme la vie. Françoise a changé. Elle a perdu quelque chose mais elle en a gagné d’autres.

Votre personnage ne fait pas toujours face à ses responsabilités de mère, mais le film ne la condamne à aucun moment.

Voilà un autre aspect du scénario auquel j’avais été sensible : l’une de ses forces était de n’émettre aucun jugement moral. Il se borne à décrire la complexité de la vie et des rapports humains. Et il y a toujours de l’amour. Même dans la scène où elle entraîne ses enfants au bowling, je n’ai pas envie de juger Françoise. On sent qu’elle les aime, qu’elle ne peut pas s’en séparer, qu’elle ne sait pas comment faire, qu’elle est perdue.

C’est une réalité : si une femme se sépare de son mari, c’est souvent elle qui a les enfants. Que fait-elle si elle est prise d’une crise d’angoisse ? Tout cela me paraît humain, humain, humain. Là encore, les réactions de certains responsables de chaînes m’ont étonnée par leur conformisme : ils trouvaient amoral le portrait de cette femme qui couche avec plusieurs hommes et n’accomplit pas toujours parfaitement ses "devoirs de mère". J’en déduis que l’image de la mère a peu changé et que les modèles sont encore bien là, bien pesants.

Comment s'est passée la rencontre avec les autres acteurs ?

Dès que je voyais arriver un acteur que je ne connaissais pas, c’était le personnage que j’avais lu dans le scénario. C’était juste, il y avait une évidence, jusque chez les acteurs non-professionnels. Et c’était bien de travailler avec Serge Riaboukine. C’est un partenaire de jeu formidable, toujours là, très étonnant, qui varie beaucoup d’une prise à l’autre, sans doute beaucoup plus que moi. C’est très intéressant de travailler comme ça.

Une de mes grandes surprises quand j’ai vu le film, c’est cet amour de Jacques pour sa femme, qui était beaucoup plus fort que ce que j’avais lu. Je ne pensais pas que les scènes d’hôpital prendraient cette force-là, de même que son regard sur moi au mariage, ou la scène dans le bureau du psychologue. Les découvrir m’a bouleversée.

Comment s'est passé le tournage avec les petites filles ?

C’est fatiguant et passionnant de travailler avec des enfants. Ils ont en condensé les angoisses, les défauts et les qualités des acteurs adultes. Dans la scène où je reviens au petit matin avec des croissants et où je devais aider ma fille à s’habiller, je ne comprenais pas pourquoi elle n’était jamais dans la bonne position. Jusqu’à ce qu’elle me dise : "Oui, mais tu comprends, si je me mets comme ça, on ne va pas me voir, je suis de dos". Il y a des acteurs qui, à cinquante ans, continuent à le faire, sans le dire. Les enfants, au moins, c’est clair. Avec Emmanuel Fayat qui joue mon fils, là, ce n’était que du plaisir. Il a toutes les qualités des acteurs expérimentés, la fraîcheur en plus. C’est étonnant...

Quelles étaient les scènes les plus difficles à jouer ?

Les scènes d’ivresse et celles qui sont un peu "border-line". Il ne fallait pas tomber dans quelque chose de convenu, de trop hystérique, mais trouver la juste fragilité de Françoise, sa faille, comment elle est brisée, cassée. C’est là que le fait de faire plusieurs prises nous a beaucoup aidés. Dans certaines, j’allais très loin, dans d’autres moins.
Ce sont des scènes délicates à jouer, car elles sont sur le fil, et il faut trouver le bon équilibre. Christophe voulait avoir beaucoup de matériel au montage pour mieux mesurer comment le personnage évolue, jusqu’à quel point il bascule dans l’irrationnel, à quel moment il doit le retenir.