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Arnaud des Pallières : "Elever une histoire singulière au rang de mythe..."

Dans son second long-métrage, le cinéaste filme deux adieux parallèles et donne à voir la tension paradoxale de la souffrance causée à la fois par l'absence et la présence démesurée. Arnaud des Pallières, qui emprunte son intrigue à l'histoire de Jonas et de la baleine, raconte son Adieu.

Le mode de récit du film repose sur de fréquents effets de disjonction entre l'image et le son. En quoi cela renforce-t-il votre propos ?

Dans n'importe quelle situation de vie quotidienne, lorsque nous désirons nous faire une opinion juste d'un événement ou d'un conflit, nous prenons soin d'en écouter différentes versions. Pourquoi ne pas offrir cette liberté au spectateur d'un film ? Dans Adieu, le son et l'image divergent parfois sur la façon de raconter l'histoire. Chacun la raconte de son propre point de vue, selon ses propres capacités. Et chacun nous touche à sa manière. Il y a toujours au moins deux points de vue dans mes films : celui de l'image et celui du son. Jusqu'au risque de la contradiction. C'est le luxe, mais aussi, j'en suis convaincu, la chance singulière du cinéma. Et ce luxe, je le vois comme l'unique condition d'intelligence et de liberté du spectateur. Cette séparation de l'image et du son n'a pas tellement pour but de « renforcer mon propos » comme vous dites. Elle en constitue au fond l'essentiel, car il y a longtemps que la manière de raconter m'importe autant que les histoires elles-mêmes.

La musique (mais aussi l'univers sonore du film) est particulièrement travaillée dans son rapport à l'image. A quel moment de la conception du film est intervenu le compositeur Martin Wheeler ?

Martin Wheeler est un expérimentateur, et son travail a nourri le montage d'Adieu depuis le premier jour. Lorsque nous travaillons ensemble, chacun ignore ce que l'autre est en train de fabriquer dans son coin. Nous avons mis en place une méthode très simple : il ne travaille pas d'après l'image, il produit ses objets sonores et je décide ou non de les retenir pour le film. Au montage, plusieurs scènes du film se sont même construites en posant d'abord le son puis en construisant l'image à partir du son. Martin Wheeler et moi n'avions aucun programme, si ce n'est ce grand désir d'expérimentation. Je peux dire la même chose de ma collaboration avec Julien Hirsch, le chef opérateur d'Adieu, qui a signé l'image de tous mes films : plus nous avançons ensemble, mieux nous nous connaissons, et moins nous décidons à l'avance de ce que nous allons faire.

Vous aviez déjà travaillé auparavant avec Mohamed Rouabhi, Thierry Bosc et Michaël Lonsdale. Pour Adieu, le choix des comédiens s'est-il imposé immédiatement ?

Seuls les rôles d'Ismaël (Mohamed Rouabhi) et du prêtre (Thierry Bosc) ont été écrits pour les acteurs qui les interprètent dans le film. Ce sont des acteurs que je connais assez pour être capable d'écrire en les imaginant. Pour Michaël Lonsdale, Aurore Clément, Olivier Gourmet, Laurent Lucas, Axel Bogousslavsky, Jacques Dacqmine, avec qui je tournais pour la première fois, ce n'était au fond pas si différent car je les ai vus et revus dans de nombreux films qui me sont chers (Lonsdale et Bogousslavsky chez Duras, Gourmet chez les Dardenne, Aurore Clément chez Akerman, Dacqmine chez Godard). Et comme c'est le cas pour toute équation dont les inconnues sont multiples, il s'est agi avant tout de réaliser un équilibre. Il fallait constituer une famille, au propre et au figuré. Car il n'y a pas de personnage principal dans Adieu. Chaque acteur est essentiel à la partie d'ensemble qui est jouée.

Quel message une fiction aussi ancienne que celle de Jonas peut-elle nous adresser aujourd'hui ?

Combien de centaines de camions sillonnent aujourd'hui l'Europe avec cachés dans leurs ventres ces hommes venus des pays pauvres ? Pourtant il serait vain de vouloir raconter l'histoire déchirée de chacun d'eux. J'ai donc choisi d'élever une histoire singulière au rang de mythe, à travers un récit que tout le monde connaît : celui de Jonas, le prophète poursuivi par Dieu, prisonnier du ventre de la baleine. Tous les clandestins, tous les sans-papiers d'Europe sont les prophètes tragiques d'une vérité que nous, enfants gâtés de la riche Europe, sommes incapables de voir et d'entendre : aucune frontière ne nous protégera longtemps de la réalité du monde autour de nous, et cette réalité c'est que les richesses du monde sont injustement réparties, et qu'il est normal que les moins bien lotis viennent réclamer un peu d'équité. De gré ou de force, un jour ou l'autre, il faudra partager. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.