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Chantal Thomas : "Ce que Benoit a ôté du livre resurgit autrement..."

L'auteure des Adieux à la reine explique ce qu'elle a "vu" dans le film qu'a tiré Benoit Jacquot. de son oeuvre.

Quelle a été votre réaction en voyant le film de Benoit Jacquot ?

Je ne me suis pas souvenue du livre. Je l’ai regardé comme si ça m’advenait. L’histoire se déroulait dans un registre neuf et inconnu mais avait évidemment des échos extraordinairement familiers. C’était les deux : mon livre et son film.

Connaissiez-vous son cinéma ?

Benoit et moi avons des horizons intellectuels proches. Lorsque j’ai vu Au fond des bois, par exemple, j’ai tout de suite pensé, à raison, qu’il était un lecteur très intense de Bataille. J’ai aimé aussi la manière dont nous nous sommes rencontrés en 2002 : autour d’un débat sur l’adaptation littéraire. Il venait de lire mon livre. C'est un enchaînement tout à fait étonnant, non?

Vous avez écrit plusieurs ouvrages sur Sade. Benoit Jacquot lui a consacré un film. Il y a des correspondances entre vous.

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un hasard. Très peu de personnes, en France ou ailleurs, ont fait des films sur Sade. Benoit est vraiment inspiré par la beauté de la langue française et par un certain principe de cruauté lorsqu’il est pris dans une élégance particulière. C’est très exactement ce que j’aime chez Sade.

Avez-vous suivi les étapes de l’adaptation ?

Je ne suis pas du tout intervenue dans le processus mais Gilles Taurand et Benoit m’ont fait suivre les différentes versions du scénario.

Quelques personnages, franchement cocasses, du livre, sont sacrifiés, notamment celui du capitaine de Laroche, Capitaine Gardien de la Ménagerie. Les animaux dont il a la responsabilité, sont malades. Lui-même pue. Laroche est vraiment prémonitoire de ce qui va se produire ?

J’ai adoré découvrir ce personnage en fouillant dans les archives. Louis XVI l’aimait bien et je trouvais qu’il en disait long sur cette époque - pas seulement sur les parfums qu’on pouvait respirer à la cour, mais sur la personnalité du Roi qui appréciait sa compagnie. Pourtant, en visionnant le film, je n’ai pas pensé une seconde que Laroche manquait à l’appel.

Ce que Benoit a ôté du livre resurgit autrement. Il a déplacé les choses. Prenez la promenade, magnifique, que fait Léa/Sidonie sur le Grand Canal. Quand j’ai écrit cette scène, Sidonie, ma lectrice, était juste esseulée. Aucune annonce de déclin n’était indiquée. Lui, a rendu ce plan extraordinairement fort : dès l’instant où elle met sa main dans l’eau et qu’un rat apparaît, on sent les prémisses du naufrage à venir. Du livre au film, les signes se répartissent différemment.

Le film comme le livre rapportent les conditions de vie insensées des nobles de la cour, entassés dans des appartements minables donnant eux-mêmes sur des couloirs lugubres.

C’était vraiment comme ça. On nous parle toujours de Versailles et de ses grands appartements en oubliant qu’il s’agissait essentiellement des appartements du Roi et de la Reine. Où logeaient les autres - trois mille personnes environ, soit l’équivalent d’un petit village ? Et bien, ils s’entassaient sous les combles, dans des espaces réduits où ils se sentaient mal à l’aise. Leur seule consolation était les rituels de cour.

Durant ces jours de juillet où ils voient leur monde s’effondrer, leur angoisse est d’autant plus forte qu’ils n’ont plus de cérémonial auquel se raccrocher. Ne restent plus que ces trous à rats dans lesquels ils habitent. Et il y a aussi cette masse de domestiques qui est déjà au courant de ce qui se passe à Paris et intensifie leurs peurs… C’est vraiment un monde qui tombe.

Malgré la hiérarchie très forte qui règne à la cour, on sent une grande mixité entre les maîtres et les domestiques.

Exactement comme en Amérique latine aujourd’hui. On retrouve aussi cela dans les pièces de Tchekhov. C’est la société bourgeoise qui a cassé ces rapports. Les romans (ou les films) historiques ont ceci de passionnant qu’ils font resurgir des blocs entiers d’inconnu qui heurtent profondément notre présent.

Les Adieux à la Reine est paradoxalement très raccord avec l’époque actuelle…

J’ai écrit ce roman pendant et après le 11 septembre et ce n’est pas du tout anodin, en ce sens que, même si aujourd’hui l’information est incroyablement démultipliée, d’une certaine façon, rien ne change. Si un événement monstrueux doit se produire, comme ce fut le cas au World Trade Center, il se déroule dans la stupeur. Nous ne sommes pas mieux préparés qu’on l’était en 1789.

En voyant le film de Benoit Jacquot, j’ai d’ailleurs été frappée par la façon dont Léa/Sidonie évoque l’innocence perdue. Sidonie voit le monde d’en bas, de très bas. C’est une personne qui lève les yeux vers les autres, par admiration ou désir. Nous sommes comme elle, nous ne dominons rien. C’est pour souligner ce parallèle que je n’utilise pas le langage du XVIII ème siècle dans mes livres. Pour éviter l’exotisme et ne pas enfermer le lecteur dans une sorte de musée Grévin qui lui rendrait le passé momifié. Et le film rend magnifiquement cette intention. Les personnages, les décors, les dialogues, tout est très souple.

Et très sensuel.

Oui, d’une sensualité constante. Je suis folle de la scène qui se déroule dans le cabinet doré. En la découvrant, c’était comme s’il me venait de l’extérieur et par une grâce incroyable ce que j’avais imaginé. L’or est là, Marie-Antoinette semble sertie d’or. Elle est au centre, couverte de bijoux, elle étincelle. La façon dont Benoit Jacquot rend sa beauté touche à quelque chose d’archaïque. Elle est une figure qui brille, on ne s’interroge pas sur qui elle est vraiment.

Le film et le livre dépeignent une personnalité incroyablement contrastée.

Benoit Jacquot a très bien saisi les points de crispation qu’elle a sur la frivolité - une crispation presque nerveuse alors que tout chavire autour d’elle. Il montre également sa maturité. Marie-Antoinette a une vraie lucidité sur les événements. C’est une femme enfant, pas du tout formée à la politique - sa mère a tout fait pour qu’elle n’y entende rien -, mais face à l’adversité, elle ne tremble pas et garde une grande stature intérieure. Les femmes de son époque, comme celles du XIXe, me touchent profondément : à cause de toutes ces réserves d’intelligence et de capacité à déchiffrer le réel qui sont restées en friche.

L’amour qu’elle éprouve pour la duchesse de Polignac la rend plus émouvante encore.

Marie-Antoinette a une sensualité exacerbée et un sens esthétique très étonnant. Elle était passionnée par le vêtement et l’univers filmique de Benoit Jacquot le rend admirablement. Ce sont des caresses qui passent d’une femme à une autre – et pas seulement par la peau - par les tissus, la brillance des cheveux, des gestes : voyez la scène où son coiffeur lui ôte sa perruque au moment où elle comprend que la Polignac va partir : en un plan, il résume tout un chapitre et exprime magnifiquement le désarroi qu’elle éprouve alors.

Revenons à la modernité des Adieux à la Reine.

J’aime la curiosité qui anime le XVIIIe siècle. On veut tout essayer, on voyage beaucoup, on découvre constamment de nouveaux horizons. Au même moment, se fissure l’idée d’un monde protecteur. Ces mêmes sentiments nous animent aujourd’hui. Voyez la scène où les nobles s’apprêtent à partir : ils plient leurs affaires en hâte dans les carrosses en essayant d’emporter le plus d’objets possible. Comme n’importe quels membres d’un gouvernement limogé, ils prennent la fuite.