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Fernando León de Aranoa : " Un hommage à l’énergie humaine... que la mort ne peut empêcher."

Dans sa note d'intention, le réalisateur d'Amador raconte la genèse de son film et pourquoi l'histoire qui s'y déroule pourrait arriver à tout moment dans la vraie vie

Lorsque j'étais étudiant en scénario, je me voyais proposer un exercice courant : inventer des circonstances à des passagers de bus. Les traits physiques, l’apparence, les mimiques, les postures... Tout faisait sens : celui qui regardait furtivement autour de lui craignait par exemple d'être reconnu secrètement. La jeune femme qui pleurnichait venait, elle, d’apprendre une mauvaise nouvelle. Celui qui piquait du nez avait, quant à lui, besoin de rêver. Je posais sur eux, comme sur des mannequins dénudés, une histoire à part entière.

Lorsque j’observais ces passagers, j’avais conscience que certains itinéraires étaient supérieurs à d'autres sur le plan narratif. Le va-et-vient du week-end racontait la même histoire et la ligne de bus circulaire était en cela la meilleure : le trajet comprenait la traversée de quartiers défavorisés, d’hôpitaux et de gares, de ministères et d’universités... Le champ des possibles était ouvert, ce jeu stimulait l’imagination.

Le temps a passé, comme les scripts et les longs métrages et j’ai compris qu’être scénariste consistait à interroger sans cesse ce qu’il nous était donné d’observer. Écrire sert en effet à comprendre, comme le disait Bioy Casares, les “pièces de la vie”. La curiosité est, selon moi, le moteur de toute fiction. Elle est un mécanisme qui aide à donner un sens à la vie. Cet outil sophistiqué utilise la représentation pour atteindre une conclusion sur la manière de voir le monde ou, du moins, d’essayer de le faire. La fiction est, pour ceux qui croient en elle, ce que la foi est aux dévots : la seule façon de soumettre la vie à des normes et de l’assujettir à ce qu’elle n’a pas fondamentalement, à savoir un temps, une narration, des actes et une structure.

Si l’on écrit, c’est aussi pour se protéger soi-même : faire des films est la meilleure manière de réinventer la réalité et de régler le contentieux qu’on a avec elle. Marcela, en ce sens, règle ses comptes avec son quotidien de misère. Sa situation lui fait penser que la vie est une question d’opportunité. Le vieillard dont elle s’occupe pour l’été meurt. Il décède trop vite et c’est là que réside la gravité. Sa mort la laisse sans aucun moyen de survie. “Il est mort, quelle merde ! Il n’aurait pas pu vivre un peu plus longtemps ?”, se lamente-t-elle. Amador est donc un film sur la vie, tourné dans une sérénité qu’expriment à merveille la musique de Luci Godoy et la photographie de Ramiro Civita.

Ce film rend hommage à l’énergie humaine que la mort ne peut empêcher : en cela, je veux dire la “vie” représentée avec son mélange d’espoir et de culpabilité, de douleur et de nécessité : la Vie en majuscule, comme un courant, une récréation... la vie qui pleure aux mariages et rit aux enterrements : celle qui confond joie et souffrance au-delà de ce que l’on peut comprendre.

Ce film est ma clarté en dépit d’un aspect parfois sombre, à l’instar du parcours de Marcela qui tente de recomposer le difficile puzzle de son existence. Celle-ci est confrontée à un dilemme moral : agir par état de conscience ou par nécessité.

Amador ouvre un débat sur ce que nous sommes et sur les circonstances qui nous poussent à agir. Le personnage principal du Voleur de bicyclette se désespère d’avoir perdu son moyen de survie, il vole donc un vélo lui-même. Comme dans le film de De Sica, Marcela découvre que nous sommes en définitive les décisions que nous prenons. Et la chose la plus difficile est de vivre avec. Néanmoins, choisir entre la peste et le choléra n’est pas, à proprement parler, un “choix”.

Tom Joad dit, dans Les Raisins de la colère, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de la valeur pour une chose s’il s’agit là de la seule chose que l’on puisse faire. Et Marcela le sait. Comme elle a conscience que rien ne sera jamais pareil après l’été passé auprès d’Amador. Ainsi, même piégée, elle avance sereinement : sa détermination et sa manière d’affronter l’adversité façonnent son appréhension du monde, un monde qui semble pourtant lui échapper.

Pour exprimer cette force mêlée à cette fragilité, il fallait que la structure du film soit musicale. La répétition est abondante et plusieurs motifs reviennent en boucle comme dans un chœur qui nous engage à “réécouter” différemment ce que nous avons déjà entendu. 

Il y a par ailleurs de l’humour dans ce film : un humour peut-être noir mais également vivant et délirant. Et sous les oripeaux de la comédie, il y a la solidarité, notamment dans l’aide que Puri apporte à Marcela.

Amador traite de la précarité et de culpabilité qui vont souvent de pair avec la religion. J’ai été amené à faire ce film car je suis persuadé que ce qui s’y passe pourrait arriver ici et maintenant : dans n’importe quel quartier de n’importe quelle ville. Quelque part, il pourrait y avoir une femme confrontée à ce type de décision : une femme acculée par un malheureux concours de circonstances. Nous entendrions cette voix triste et hagarde à la radio qui murmurerait son histoire à un inconnu attendant, tel le messie, un conseil salvateur. Le film est, dans cette optique, lié aux temps difficiles que nous traversons. Il adopte le point de vue des gens qui en sont les principales victimes.

Leur précarité ne dépend pas des indices boursiers ou de la une de journaux ; ils la subissent comme leurs parents avant eux. Elle les a accompagnés de leur pays natal vers l’autre côté de la fortune. Leur combat contre la dureté de la vie est sans fin : ils s’y cramponnent même s’ils ont l’impression qu’ils vont être mis K.O. Et ils n’ont pas peur de chuter car ils ont appris à compter jusqu’à dix sur le ring. Le petit ami de Marcela paraît optimiste face aux caprices du destin. Pour lui, vendre des fleurs est une affaire sûre car il y a trois choses infaillibles dans l’existence : l’amour, la mort et la vie. Et les gens les célèbrent avec des fleurs. Ce film cherche à les valoriser.

La vie et la mort partagent une chambre commune dans Amador. Je parle alors de ce qui est leur moteur à toutes les deux : l’amour. Le prophète dit : “Vous souhaitez connaître le secret de la mort mais comment le trouverez- vous si vous ne le cherchez pas au cœur de l’existence ?”.

Les gens humbles savent reconnaître les gestes infaillibles de la vie elle-même. Et je l’ai compris lorsqu’en cette époque lointaine où je cherchais de l’or dans l’observation des passagers du bus, j’ai réellement vu Marcela. Elle regardait le ciel et tenait des fleurs. J’ai désespéremment cherché à savoir ce qui l’animait. Je suis descendu au même arrêt, je l’ai suivie puis je l'ai vu mentir, culpabiliser, pleurer et rire.

Amador lui est dédié.

 

Fernando León de Aranoa