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François Ozon : " J’assume mon côté vieille fille coincée..."

Pour la sortie de Swimming pool, en 2003, le réalisateur de Sous le sable revient sur sa collaboration avec les acteurs (les actrices !), notamment Charlotte Rampling avec qui il tournait là pour la deuxième fois...

La bande-annonce suggère un film policier avec une tension sexuelle entre deux femmes...

François Ozon : Pour moi, c’est avant tout un film sur la création. Il se trouve que l’héroïne est auteur de romans policiers. Alors, le film flirte avec le genre. Si elle avait écrit de la science-fiction, c’est une soucoupe volante qui serait arrivée dans sa piscine. Quand on écrit, un livre comme un scénario, on va dans plusieurs directions. Le film joue sur ces ouvertures, sur ces possibilités d’aller partout, sur plusieurs niveaux. La piste policière n’intervient que dans le dernier tiers du film... Parce que le rythme est justement celui de la création. Au début, il y a la mise en place d’un univers. La romancière a besoin d’isolement, de concentration. Les pistes de travail se croisent. Dans la dernière demi-heure du film, on a trouvé l’intrigue. Tout s’accélère, et il y a plusieurs rebondissements.

Pourquoi avoir opposé de façon aussi grossière les deux femmes ? L’Anglaise est vieille, frustrée et ne mange rien, tandis que la Française est jeune, couche avec tout le monde et remplit le frigo...

J’aime partir d’archétypes, parce qu’ils permettent d’aller plus rapidement voir ailleurs. La jeune Française et la vieille Anglaise correspondent... au cliché que l’une peut avoir de l’autre ! Il se trouve aussi que certaines écrivaines de polars anglo-saxonnes sont comme ça dans la réalité : pas très féminines, revêches, solitaires, alcooliques... J’espère qu’on en percevra l’humour. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment deux mondes opposés peuvent se rencontrer ; il y a un moment où la jeune fille n’est plus un élément perturbateur pour la romancière. Là, ça bascule ; leurs rapports changent. Quand Sarah Morton le comprend, elle crée dans son ordinateur un nouveau fichier, nommé Julie. C’est un principe de vases communicants – et c’est un film sur les mélanges et la contamination. Pour les personnages, mais aussi pour les acteurs. La maturité et le flegme britannique de Charlotte Rampling se heurtent puis se mêlent à la fragilité de jeune comédienne de Ludivine Sagnier.

Plutôt qu’un film sur la création, n’est-ce pas un film sur le fantasme ?

Mais le fantasme, ça fait partie de la création ! Dès qu’on imagine une histoire, elle puise dans nos fantasmes. Ce que disent par ailleurs les psychanalystes, c’est que les fantasmes sont pauvres. Quand on voit Ludivine Sagnier commencer à se masturber devant un beau mec qui se masturbe lui aussi, on est dans une image pas très éloignée de celles des films du dimanche soir sur M6. On peut sourire. La question qui se pose – j’espère – à ce moment-là, c’est celle qui traverse tout le film : est-ce que je dois croire les images que je vois ? Il y a plusieurs interprétations possibles... ... et peu importe ce qui est vrai ou faux. Une personne se définit tout autant par ses fantasmes que par ses actes. Ici, on peut dire qu’on s’approche au plus près de Sarah Morton en partageant ce qu’elle vit, ce qu’elle imagine, ce qu’elle écrit ou ce qu’elle lit, et chacun fera la part de sa croyance sur la vérité ou l’illusion des images. En ce sens, ce n’est pas un film sophistiqué. Ce dont j’ai vraiment envie, c’est que les gens se laissent aller.

Faire un film sur la création, c’est se mettre en scène soi même ?

Dans chaque film, on se met toujours en scène dans un ou plusieurs personnages. Avec Swimming Pool, disons que j’assume aujourd’hui mon côté vieille fille coincée. J’ai eu un déclic quand, avec ma coscénariste, Emmanuèle Bernheim, j’ai compris que les rapports entre l’éditeur et la romancière ressemblaient à ceux d’un producteur et d’un réalisateur. Le film est alors devenu plus facile à écrire. Sarah Morton, ça pouvait être moi. C’est une femme, plus âgée que moi, écrivain et qui parle une autre langue... mais moins elle me ressemblait, plus ça me libérait pour parler de ma propre manière de travailler. Elle essaie de contrôler l’univers autour d’elle : la nourriture, la maison...

Pourquoi ?

Parce que la création mène au chaos. On va au fond de soi. On est déstabilisé face aux éléments extérieurs, alors ou bien on panique, ou bien on utilise ces perturbations dans son travail. Ce qu’on aimerait bien, ensuite, c’est savoir si ça vient de nous ou de tout ce qui nous entoure. Le film raconte que c’est un mélange des deux, et le fait que Sarah écrive des polars, par exemple, est devenu un lien essentiel entre elle et moi. Le polar induit le mystère... et en créant, sarah est face à un mystère qui la dépasse. Moi, il m’arrive de penser : et si je demandais à une actrice de jouer une meurtrière... et qu’elle tuait vraiment pour moi ?

On a pourtant l’impression que le film ne va pas au bout des fantasmes…

Peut-être parce qu’un fantasme entraîne forcément une déception. Par définition, le fantasme n’est pas vécu et, ici, on peut comprendre que Sarah Morton n’est pas à la hauteur de ce qu’elle imagine, ni de ce qu’elle produit. On voit qu’elle se venge à travers son œuvre. Swimming Pool parle aussi de ça, de ce statut d’artiste qui vit plus à travers son œuvre que sa propre vie, et de cette part de vengeance et de ressentiment dans le mécanisme du travail : régler ses comptes, ça peut être un enjeu de création. On se libère du poids des choses qui nous obsèdent. Le prisme de la création met une distance qui permet de ne plus en souffrir.

Un reproche que l’on fait souvent à vos films, c’est qu’ils ne seraient pas sincères...

Je me demande sur quels critères on peut, en voyant un film, déterminer son degré de sincérité. On ne fait pas un film en claquant des doigts. C’est long, difficile, il faut y croire et il faut bien que cela ait un sens assez fort pour soi-même pour surmonter les obstacles. Et puis, le plus nul des films peut être tout à fait sincère. On s’imagine aussi que je cherche un contrôle absolu, et c’est le contraire. J’ai la capacité de passer d’un film à l’autre et s’ils ne sont pas complètement réussis, ce n’est pas grave. Je sais qu’ils reflètent ce que je suis au moment où ils sont tournés. Un film comme Huit Femmes, bien sûr, est très planifié... mais tout peut arriver pendant le tournage ! Son côté expérimental, c’était de réunir toutes ces stars et de voir comment les tempéraments cohabitaient.

C’est le même principe d’opposition que dans Swimming Pool ?

Oui, parce que ce qui m’intéresse, dans un film, c’est l’imprévisible. Je suis pour l’accident, et ce que donne un acteur, c’est justement de l’ordre de l’accident. Pas toujours. Hélas ! Mais je crois qu’il y a deux façons de travailler pour un acteur : dans l’abandon ou dans la composition. Les deux existent. Les deux sont tout aussi passionnants. Le côté expérimental de Huit Femmes était là. Catherine Deneuve était par exemple dans l’abandon. Elle se glisse dans le personnage et laisse affleurer ce qu’elle est. Tandis qu’Isabelle Huppert était contrainte à une composition totale. La surprise, c’est de voir que les deux fonctionnent, ensemble.

De Sous le sable à Swimming Pool, Charlotte Rampling aura expérimenté les deux méthodes...

La générosité et l’implication personnelle de Charlotte Rampling dans Sous le sable avaient beaucoup touché le public. Le personnage se nourrissait d’elle et tout a le monde a ressenti à quel point l’actrice avait fait don d’elle-même. Dans Swimming Pool, Charlotte Rampling va aussi loin, mais d’abord à travers une composition. Sarah Morton est aux antipodes de ce que Charlotte peut être dans la vie. Mais plus le film avance, plus elle se livre. Elle se met à nu, vraiment, complètement, pour le film. D’autres actrices refuseraient, discuteraient : elle, elle s’offre.

Plusieurs plans évoquent quelques films célèbres. Charlotte Rampling sur la terrasse qui ouvre sa robe, c’est Catherine Deneuve dans Tristana de Buñuel. A quoi vous servent ces références ?

Quand on crée, on ne fait pas table rase du passé. Cette scène de Tristana est restée gravée en moi. Il se trouve que dans mon film, la situation où se trouvent les personnages conduit à une scène similaire. Comme Tristana m’inspire, cela nourrit mes propres images. Mais ce n’est pas un plan gratuit, puisqu’il entre dans la logique du récit. Je crois que beaucoup de metteurs en scène ont été paralysés par leurs maîtres. Moi, j’ai l’impression d’être dans une génération où on assume une variété de références et de cinémas. Je peux aussi bien être inspiré par la série Z que par Buñuel... sans éprouver de culpabilité. Mais c’est une inspiration, pas juste une référence, d’autant que beaucoup ne connaissent pas Tristana de Buñuel. Ce qu’ils voient, alors, dans cette scène de Swimming Pool, c’est simplement ce qu’elle raconte, qui est plus fort, je pense, que la référence : la romancière est, à ce moment-là, prête à un sacrifice pour que le secret qu’elle partage avec la jeune fille soit sauvé – et ainsi, elle sauve Julie.

C’est un film de regards...

Comme Charlotte Rampling a été très amie avec Dirk Bogarde, je lui disais pour m’amuser : joue comme lui. Parce que je la voyais parfois sur son transat, regardant avec envie la jeune fille, comme lorsqu’il incarnait le vieux musicien dans Mort à Venise de Visconti. Il jouait ce créateur, inspiré de Mahler, qui a cherché toute sa vie la beauté et qui, soudain, se trouve tétanisé parce qu’il la voit, là, incarnée, devant lui, sous les traits d’un jeune garçon. En regardant ce Tadzio, Dirk Bogarde avait un côté grivois. Il était même émoustillé quand Tadzio se faisait embrasser par un de ses copains. Que Sarah Morton imagine Julie couchant avec le jardinier est un fantasme trivial du même ordre. Voilà un rapprochement imprévu, que je n’avais pas osé imaginer, et qui est venu en cours de tournage. C’est le processus de l’imagination. Je regarde Charlotte qui regarde Ludivine et cela me renvoie plus ou moins à Mort à Venise. Et c’est ce que je veux raconter dans Swimming Pool de façon sensorielle. Un regard peut générer un fantasme. Et – c’est pour cela que je tiens à la toute dernière scène – par la force d’un regard, on peut transformer quelqu’un, et se transformer soi-même.

Propos recueillis par Philippe Piazzo