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Ian Pringle : "Aucun film sur la vie de cette femme ne pourrait la montrer à sa juste valeur"

Le réalisateur australien explique comment derrière l'histoire de la vie aventureuse d'Isabelle Eberhardt se cache un profond questionnement sur le sens de la vie (" la mort, la douleur, la souffrance, que sont-elles exactement ?") et l'amour ("ce grand tourment et cet immense réconfort").

"Il y a environ dix ans, lorsque j'ai lu des textes sur la vie d'Isabelle Eberhardt pour la première fois, j'étais non seulement fasciné et intrigué par cette femme dont la vie avait été si courte et si étrange, mais j'ai également ressenti une sorte d'affinité avec elle. Je ne cherche pas à trouver des parallèles avec ma propre vie en disant cela, mais il y avait quelque chose dans son comportement et sa perception du monde que je comprenais bien. Ce sentiment ne s'explique pas. Comme dans mes autres films, j'ai toujours rigoureusement évité toute sorte d'analyse intellectuelle quant à mes propres motivations de réalisateur. Faire cela, pour moi, revient à une sorte de fouille intellectuelle de mon subconscient qui, j'ai bien peur, empièterait sur ce que j'estime le plus en tant que cinéaste, c'est à dire mes instincts.

En ce qui concerne la femme elle-même, je peux dire ceci : Aucune vie n'est faite d'une seule pièce ; chaque vie est faite de disjonctions, de contradictions et de promesses non tenues ; entre la recherche désespérée du sens de la vie et la dernière destruction de l'espoir, il se trouve tout le mystère des expériences de la vie qui indique avant tout notre différence absolue face au monde et le drame impossible qu'est notre vie sur terre.

Elle était tout : bouffon, sainte, héroïne, sensualiste, un tourbillon féminin au coeur duquel la vie coulait comme un torrent sans fin. Ecrivain, aventurière, idiote ; à jamais agitée, poussée par des forces qu'elle ne comprenait pas, elle a passé sa courte vie à tenter de se débarrasser du superflu pour se confronter au réel et c'est cette réalité qui l'a précipitée dans le noir, l'a jetée dans l'abîme duquel ne sort jamais aucun sens.

Morte à l'âge de 27 ans, noyée dans une crue subite sur le bord du Sahara algérien, sa vie étonne de par ses contrastes nets et ses fractures profondes : qui était-elle ? Que voulait-elle ? Se connaissait-elle vraiment ? Les questions fusent de toutes parts, de grandes questions impénétrables qui s'élèvent autour de ce derviche fait de passions et peurs : la mort, la douleur, la souffrance, que sont-elles exactement ? Qu'est-ce que la vie ? Comment faire pour la vivre en présence des pressions, des conflits qui en font partie ? Et l'amour, ce grand tourment et cet immense réconfort, comment peut il exister et comment l'atteindre ?

Elle a tout réussi, mais elle n'a rien réussi. L'amour qu'elle a rejeté, la célébrité qu'elle détestait, le savoir qui n'avait pas de sens ; mais, comme une feuille emportée par un torrent, elle continuait à avancer, tournant, se noyant, refaisant surface avant de plonger à nouveau dans le courant rageur d'expériences nouvelles, de ce monde qui déposait ses cadeaux, ses pièges, ses déceptions à ses pieds comme autant de joyaux d'une valeur inestimable. Perdue, et pourtant éternelle, elle éclairait comme un feu dans la nuit et, pendant ce bref instant, la lumière de son âme embrasée envoyait ses rayons à travers le temps et l'espace afin de nous toucher encore, nous qui sommes éloignés d'elle par un siècle de désespoir et un monde de misère, elle nous donne peut-être le courage de faire face à la nuit qui dévore tout et de vivre là où il est possible de vivre.

Rétrospectivement, le tournage de ce film fut enthousiasmant et triste. Enthousiasmant, car je le tournais enfin ce film. Je commence à croire qu'un réalisateur ne "vit" qu'au moment du tournage. Triste, car je me rendais compte, au fur et à mesure qu'on avançait, qu'aucun film sur la vie de cette femme ne pourrait la montrer à sa juste valeur.

Il y a quelques semaines, j'ai lu un texte de Théodore Roosevelt : "Ce n'est pas le critique qui compte, ni celui qui montre les défauts de l'homme fort ou qui indique au bon Samaritain comment mieux faire. Le plus méritant est celui qui est dans l'arène ; dont le visage est sali par la poussière, la sueur et le sang ; celui qui lutte vaillamment ; celui qui se trompe et qui s'en remet ; celui qui connaît les grandes passions et les grands engagements et qui se consacre à la bonne cause ; celui qui, au mieux, connaît enfin le triomphe de la réussite ; et qui, au pire, s'il échoue, le fait avec éclat, de sorte que sa place ne sera jamais parmi ces âmes froides et timides qui ne connaissent ni la victoire, ni la défaite."