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Luc et Jean-Pierre Dardenne : "Les personnages d'abord, la morale ensuite"

VIDEO | 2017, 8'| Si la question morale est au coeur de La Fille inconnue, de Rosetta ou de L'Enfant, elle n'émerge chez les Dardenne qu'après que les personnages ont trouvé leurs contours. Défense et illustration par les cinéastes d'un art plus préoccupé des mouvements de la vie que de leur mise en théorie...

Comment est né votre film, l’histoire de ce médecin généraliste ?

Jean-Pierre Dardenne : Au début, il y avait un personnage de médecin que nous avions appelée Jenny. Nous en parlions depuis plusieurs années. Un médecin, qui se sent coupable de la mort d’une jeune fille immigrée sans identité et se met à la recherche de son nom afin qu’elle ne soit pas enterrée anonymement, qu’elle ne disparaisse pas comme si elle n’avait jamais existé.

Luc Dardenne : Jenny se sent coupable, responsable. Elle refuse le sommeil, elle refuse de dire « Je n’ai rien vu, rien entendu ».

Jenny soigne ses patients, écoute leurs corps. Filmer cette écoute était important pour vous ?

LD : Oui. Les personnages somatisent beaucoup : malaises, maux de ventre, crises d’épilepsie... Le corps réagit toujours en premier : c’est lui qui parle et qui dit des choses lorsque la parole n’y arrive pas. Jenny est à l’écoute des douleurs de ses patients. Elle tente de les soulager tout en continuant de chercher le nom de la jeune fille.

JPD : Nous voulions que Jenny soit une personne qui écoute les corps, les paroles de ses patients et que, grâce à cette écoute, elle devienne une accoucheuse de vérité, que son cabinet médical devienne un cabinet des aveux.

Vous êtes-vous documentés auprès de vrais docteurs ?

LD : Une amie médecin que nous connaissons depuis plusieurs années a été notre conseillère pendant l’écriture du scénario. Elle était également présente sur le tournage pour les scènes avec des actes médicaux. Par ailleurs, certaines scènes ont été inspirées par des témoignages de médecins que nous avons rencontrés.

Jenny est elle aussi une sorte de fille inconnue. On ignore tout de son passé, de sa vie privée.

JPD : On la voit faire un choix de vie, refuser une belle carrière pour rester dans le cabinet de banlieue parce qu’elle a l’intuition que ce n’est qu’ainsi qu’elle parviendra à découvrir le nom de la fille inconnue.

LD : Jenny est possédée par la fille inconnue, c’est cette possession qui la rendra si déterminée et si patiente pour trouver son nom. Ce n’est pas une possession surnaturelle mais une possession morale. C’est ça qui nous intéressait.

Les patients de Jenny, à des degrés divers, souffrent des maux de notre époque : précarité, destruction du lien social...

LD : Ces personnages s’inscrivent dans la réalité d’ici et maintenant. Ils appartiennent à cette partie de la société qui est violemment marginalisée. Cependant, nous n’avons jamais voulu faire de ces personnages des « cas sociaux », ce sont des individus.

La Fille inconnue se déroule à Seraing, dans la Province de Liège.

JPD : Depuis La Promesse, en 1996, nous y avons tourné tous nos films. Avant même d’avoir écrit le script - quand nous n’avions qu’une vague idée d’un personnage de médecin - nous savions déjà que nous tournerions près de cette voie rapide et de la Meuse. La localisation de La Fille inconnue est en quelque sorte venue avant le scénario.

LD : Cette voie rapide nous inspirait. Les voitures ne cessent d’y passer à grande vitesse, comme le monde qui suit son cours, ignorant l’importance de ce qui se joue dans le petit cabinet du docteur Jenny.

Après Cécile de France dans Le Gamin au vélo et Marion Cotillard dans Deux jours, une nuit, vous dirigez Adèle Haenel dans La Fille inconnue.

LD : Nous avons rencontré Adèle à Paris, alors qu’elle recevait un prix pour Suzanne. Les quelques paroles échangées à ce moment-là nous ont donné envie d’en faire notre médecin. Elle pouvait lui apporter l’éclat de sa jeunesse, une naïveté, une innocence capable d’ouvrir les cœurs les plus endurcis.

JPD : Nous avons répété pendant quatre semaines avec nos acteurs avant le tournage. Pas autour d’une table, mais sur les lieux mêmes de l’action, en travaillant les situations, les déplacements. Durant cette phase essentielle, Adèle était présente chaque jour et ne cessait de chercher et de proposer. Elle est à la fois spontanée, imprévisible et légère. Sa créativité nous a offert des solutions auxquelles nous n’avions pas pensé.