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Mathieu Amalric sur UniversCiné - 2/5 : "A Girl and the Sun"

VIDEO | 2015, 15'| Après Mange ta soupe, qualifié par Arnaud des Pallières de "théâtral", Mathieu Amalric se demandait ce qu'est le "cinéma pur". Une réponse possible fut Le Stade de Wimbledon. "Une quête de soi en forme de recherche universitaire" serait une manière de résumer le film, mais ce serait passer à côté de l'essentiel. Le second long-métrage de Mathieu Amalric est avant tout la réjouissante rencontre d'une fille (Jeanne Balibar) avec le soleil d'Italie.

Quand on voit le film - très suggestif, tout en lignes géométriques et notations impressionnistes - on n’arrive pas bien à imaginer qu’il est tiré d’un roman…

C’est le roman d’un ingénieur, un scientifique, qui l’a construit avec beaucoup de précision. Il explique et détaille tout ce qu’il voit. Quand je l’ai lu, par hasard, je travaillais sur un scénario où je développais la psychologie et l’action. Et là, cette chance de tomber sur ce roman a priori inadaptable m’a réveillé. Ruiz dit d’ailleurs qu’on n’adapte pas, on adopte. Je me suis dit qu’un producteur n’achèterait jamais ça. Ca m’a donné envie de mettre à l’épreuve mon désir de cinéma. Quand il n’y a plus rien, qu’est-ce qu’il reste ?

Eh oui, qu’est-ce qu’il reste ?

Une forme de poésie pressée. Le roman va vite. Il est dense. C’est un homme qui marche et on a l’impression que s’il s’arrête, il va tomber. Il y a un danger diffus qui l’oblige à toujours poursuivre sa recherche. Ca m’a frappé, parce que quand j’écris la notion de spectacle est très présente en moi. Je ne voulais surtout pas être dans des considérations introspectives, dans des états d’âmes, dans une contemplation. Plutôt qu’une errance à la Tanner façon Dans la ville blanche, quand j’imaginais le film,  je voyais un film policier.

Il y a quand même ici une voix off et un aspect littéraire.

Il y a quelqu’un au présent, qui écoute les gens, provoque les rendez-vous, consulte les bottins pour se toujours se déplacer et il y en même temps une partie de lui qui essaye de voir où ça va. C’est quelqu’un qui a déjà décidé de faire de son voyage un récit et qui se demande au moment même où il le vit de quoi il va se souvenir.

En passant du roman au film, le héros qui part à la recherche d’un écrivain réputé… mais n’ayant jamais rien écrit…

et qui a pourtant existé : Roberto Bazlen. Il est mort en 1965, l’année de ma naissance. Il est très connu à Trieste et on lui a consacré des thèses !

Cet homme, dans le film, est devenu une femme…

Pas une femme au hasard : Jeanne Balibar. Je savais que je ne voulais pas refaire le coup du « double », en jouant dans un film que je réaliserais comme dans Mange ta soupe. A un moment, elle m’a dit « pourquoi pas moi ? partons ensemble en Italie ! » Brusquement, tout dans le projet me faisait envie. C’était Jeanne qui marche et qui pense. Et elle m’avait dit « filme moi ». Ca a modifié beaucoup plus de choses que je ne l’avais imaginé.

Pour vous, le sujet du film c’est le sujet au sens propre : c’est elle.

Plus le tournage avançait, plus j’étais braqué sur le trajet. Il y avait ce centre vide, ce puits qui m’attirait : cet homme insaisissable dont elle cherche des traces. Mais avec le temps, le film se déplaçait, lui aussi. L’action, c’était : qu’est-ce que cela provoque en elle, sur son visage. Mon plaisir était de savoir comment on s’approcherait d’elle. Ca m’amuse de citer cette phrase de Samuel Fuller «  a film is a girl and a gun » ; ici, ce serait «  a girl and the sun ». Le film, c’est juste Jeanne et la lumière.

Mais vous avez quand même écrit un scénario.

Avant, j’ai d’abord recopié le roman à la main, mot à mot. Pour être dans la matière, avec de la pâte à modeler et pas avec des idéss. Je crois beaucoup au travail de copiste. Recopier les phrases qu’on aime… C’est un peu ce que le personnage fait avec tous les gens qu’elle rencontre. Copier, vampiriser les gens. Pour apprendre mon texte, je le recopie, je l’écris. Et c’est pour ça que je voulais des sous-titres. Ce qu’elle entend des gens, ce qu’ils lui disent, il faut le lire sur l’écran.

Pour nous l’approprier ?

Cela offre une prise sur ce film qui est dans le désir, dans la sensation et dans la fabrication de l’instant.

Vous l’avez tourné pendant un an et demi…

Oui mais seulement une semaine de temps en temps ! J’ai suivi le livre : quatre voyages à trieste, pendant quatre saisons différentes, et un séjour de deux jours (pour nous, cinq) à Londres. On était une petite équipe, plus ou moins six. Je tournais avec le livre à la main. J’ai cherché à retrouver les mêmes lieux. J’avais oublié que c’était un roman. Ce qu’il décrivait ne correspondait pas forcément à la réalité. Puis le roman a complètement infusé en moi. Volontairement, je ne recrutais pas par avance les comédiens. On décidait sur place qui allait jouer. Je suis parti faire ce film comme l’écrivain a fait son livre. Dans le même état d’esprit : prêt à la rencontre.

C’est se préparer aussi à l’inquiétude…

Au cœur du livre, il y a ça : par la répétition, le ressassement, on parvient à la maîtrise absolue. Mais c’est une maîtrise qui n’est rien sans ces moments qui nous font lâcher prise.

Propos recueillis par Philippe Piazzo

 

A suivre : La Chose publique, ou une comédie selon la formule de Woody Allen : "Comedy = tragedy + time".