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Nuri Bilge Ceylan : "Une image, c'est comme un iceberg..."

VIDEO | 2010, 3' | Le cinéaste turc retrace ses débuts au cinéma après avoir été photographe (pendant quinze ans) et évoque l'atmosphère mélancolique et solitaire dans laquelle baigne Uzak, son troisième film.

Le titre de votre troisième film, Uzak, signifie “ distance ” : cela induit une certaine mélancolie...

Nuri Bilge Ceylan : C’est l’histoire d’un homme mélancolique. Il a perdu quelque chose de crucial, mais... quoi ? Il ne sait pas. Ce n’est pas concret. Mais il ressent ce manque à travers cette “ distance ” qui se creuse entre lui et le monde.

C’est une distance déjà assimilée par son métier : il est photographe – comme vous l’avez été avant de devenir cinéaste.

C’est une distance qui s’approfondit : parce qu’il est derrière une caméra, mais aussi dans la vie, en général, avec les gens, même les objets, jusqu’à ses propres idéaux. C’est un sentiment que je ressens profondément. En même temps, je me sens en danger quand je perds toute connection avec ma motivation pour le cinéma.

Comment la définir ?

Essentiellement, je fais du cinéma pour être occupé : je ne saurais pas quoi faire qui aurait plus de sens. Il faut que je m’engage dans le film, que j’y place mes problèmes et mes souffrances pour essayer de rendre à la vie un sens que je n’y trouve parfois plus. J’essaie de trouver dans le cinéma des réponses aux questions qui me tourmentent.

Vous les trouvez ?

Il est réconfortant, en tout cas, de voir les films de cinéastes qui se posent les mêmes questions : Ingmar Bergman, Abbas Kiarostami, Michael Haneke, Darejan Omirbaev... Mais le cinéma ne m’influence plus comme lorsque j’étais jeune. A cette époque, il était plus mystique, plus magique. La télé était moins présente et le cinéma était rare. Unique. On le trouve désormais partout, même sur Internet. Un film chasse l’autre.

Aujourd’hui, je reconnais que la littérature est pour moi beaucoup plus puissante que le cinéma. Je ne crois plus qu’une œuvre de cinéma puisse soutenir la comparaison, par exemple, avec un roman de Dostoïevski. Peut-être suis-je trop vieux, puisque, adolescent, ma vie a été complètement bouleversée par le cinéma.

Comment ?

Je vivais dans une très petite ville mais même là, à l’époque, il y avait un cinéma. Le cinéma turc produisait alors 300 films par an, assez proches du cinéma indien, beaucoup de mélos, de films d’aventures. A 16 ans, je suis arrivé à Istanbul et j’ai vu Le Silence de Bergman. J’ai été profondément troublé. Je n’ai pas tout compris mais j’ai ressenti. J’étais introverti, je me sentais différent des autres. Tout à coup, j’ai vu ma vie comme si c’était la vie d’un insecte, et j’ai décidé d’en changer de façon radicale. Il fallait absolument que je réagisse.

J’ai commencé à chercher à voir ce type de films, introspectifs. Il y a eu tous les Bergman, à commencer par Le Silence qui, à 16 ans, a été pour moi la révélation d'un cinéma qui pouvait réellement devenir bouleversant, puis Le Couteau dans l’eau de Polanski, certains Truffaut... Mais la Cinémathèque a fermé deux ans plus tard, quand j’ai eu 18 ans, en 1977. Il n’y avait pas encore de vidéo. Voir ce genre de films était devenu impossible. Après mon service militaire je suis allé à Londres et à New York. J’ai donc découvert beaucoup plus tard d’autres cinéastes comme Antonioni, Ozu, Bresson...

Pourquoi avoir alors commencé par la photo ?

J’étais trop isolé et trop réservé pour aller vers des cinéastes et demander à être assistant. Les caméras numériques n’existaient pas. Le cinéma paraissait inaccessible. Quand j’ai tourné mon premier court métrage, je n’avais jamais vu un tournage ni personne faire un film. J’ai appris seul, avec des livres et par instinct. Le meilleur moyen d’apprendre, ça me semble encore de regarder les films avec un œil attentif, en se posant des questions.

La photo est un exercice plutôt solitaire, pas le cinéma...

Mais j’essaie de faire du cinéma comme de la photo. Pour tourner mon premier film, Kasaba, nous étions deux : moi et le cadreur. Si le cadreur n’avait pas été indispensable, je l’aurais fait seul... Mais j’en étais l’acteur, comme dans mon deuxième film, Nuages de mai. J’avais besoin qu’il tienne la caméra ! Le son n’a été rajouté qu’après. Aujourd’hui, je tourne avec une équipe de cinq personnes : avec moi, il y a un caméraman, un assistant, un preneur de son et un producteur délégué qui fait un peu tout, une sorte de carte joker. Cinq personnes, pour moi, c’est l’idéal.

Dans les images de votre film aussi il y a une sorte d’économie. C’est un récit plein de silences, d’ellipses...

Quand quelqu’un raconte une histoire, ce qu’il cache est plus important que ce qu’il montre. Une image, c’est comme un iceberg : il y a la partie visible, mais celle invisible est presque dix fois plus importante. C’est sur cette partie-là que le spectateur devient actif. Un film n’a pas à tout vous expliquer ; dans la vraie vie, il faut deviner beaucoup de choses pour s’approcher de la réalité.

 

Propos recueillis par Philippe Piazzo, en 2004