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Olivier Ducastel : "Nous n'avions pas envie que le voyage relève de l'initiation."

Drôle de Félix conjugue à ravir joie de vivre et authenticité des personnages dans un film grave et léger. Ducastel et Martineau nous emmènent hors des sentiers battus du road-movie traditionnel.

Après votre premier film, Jeanne et le garçon formidable, pourquoi ne pas avoir continué dans le genre de la comédie musicale ?

Olivier Ducastel : D'une part, nous ne voulions pas être étiquetés "réalisateurs de comédies musicales". D'autre part, nous voulions tourner assez vite un deuxième film, or, une comédie musicale demande beaucoup de temps. Enfin, nous avions envie de nous confronter davantage au travail avec les acteurs sur le tournage. Pour Jeanne..., ce travail s'était surtout déroulé avant le tournage, lors des nombreuses étapes d'élaboration : enregistrement des chansons, répétitions des chorégraphies, etc.

Ne pas être soumis aux contraintes de la comédie musicale permet une plus grande soup­lesse dans la mise en scène ?

Olivier Ducastel : Oui, dans la mesure où elle s'invente beaucoup plus sur le tournage. De plus, nous avons eu la chance de tourner le film dans l'ordre, ce qui permet une approche du travail d'acteur qui n'est pas très courante au cinéma et qui, pour nous, était nouvelle. Mais cela dit, on s'est inventé d'autres contraintes. Par exemple, beaucoup de séquences sont tournées dans des voitures. Il n'y a pas énormément de positions de caméra possibles quand cinq personnes sont dans une voiture.

De la comédie musicale, n'êtes-vous pas passés à un autre genre, le road-movie ?

Olivier Ducastel : Au début, nous ne parlions pas de road-movie mais d'un voyage que faisait Félix : il allait voir son père et à cette occasion il traversait la France, découvrait des paysages et faisait des rencontres. Puis, nous nous sommes rendu compte, en particulier pendant les repérages, que nous retravaillions sur un genre typiquement américain, comme l'est aussi la comédie musicale. Mais au lieu d'avaler des kilomètres et des kilomètres, au lieu de travers­er l'intégralité des États-Unis, nos distances restaient à l'échelle française. Donc, nous savions que Drôle de Félix serait en décalage par rapport aux conventions du road-movie, comme Jeanne... l'était par rapport à celles de la comédie musicale.

Jacques Martineau : Ce n'est pas le genre qui a été le moteur de l'écriture, mais la quête du père et de l'image paternelle. En dehors du sujet de société, c'est un grand sujet de cinéma, et, de surcroît, le sujet de nombreux road-movies.

Mais Drôle de Félix brouille les pistes : certaines scènes dédramatisent l'enjeu de cette quête, quand d'autres en relancent l'importance...

Jacques Martineau : Oui, c'est ce qui nous amusait en l'écrivant, à la fois désamorcer cette quête et l'accepter. Cette contradiction, je la revendique. Rechercher son père pour devenir quelqu'un soi-même, c'est-à-dire ne se structurer que par rapport à son père, me semble une idée ridicule et très souvent insultante pour les mères. Mais d'un autre côté, je ne peux nier que le besoin d'avoir un père ou une image du père existe. Ce besoin rejaillit souvent en même temps que les souvenirs d'enfance, mais dans le présent d'un homme de trente ans comme Félix, il s'évapore très vite. D'où le balancement du personnage, donc du film.

C'est pourquoi rien n'atteste clairement que Félix soit transformé par cette quête. Sans doute est-ce sur le bateau, à la fin du film, qu'il va ressentir les effets de son voyage. Mais c'est une fois le film terminé...

Olivier Ducastel : Nous n'avions pas envie que le voyage relève de l'initiation. Et lors du tour­nage, le travail avec Sami a gommé encore davantage les éventuels signes de transformation chez Félix. Si le voyage le transforme un peu, on commence peut-être à s'en apercevoir au dernier plan du film, sur le pont du bateau, quand Félix reste silencieux près de Daniel. Mais c'est la résultante des trente années qu'il a vécues auparavant.

Le voyage est une sorte de parenthèse, pendant laquelle il a entendu des choses définitives sur le père, la famille, il a côtoyé des enfants qui ont des pères différents et qui trouvent cela normal. Mais cette par­enthèse n'a duré que cinq jours, ce n'est pas suffisant pour changer quelqu'un.

Jacques Martineau : En l'occurrence, la dissolution de l'aspect initiatique du voyage est bien un travail sur le genre road-movie, une façon de le prendre à contrepied, de dire qu'on ne change pas aussi facilement que ça, que c'est peut-être plus complexe. Cela dit, le specta­teur peut tout à fait imaginer que Félix a beaucoup appris et est très transformé, mais c'est en dehors du film. La seule chose que Félix découvre à Marseille, c'est le menton de son mari, je trouve ça extrêmement important...

Un indice laisse tout de même à penser qu'il a changé. Ce sont les cartons qui annoncent chaque nouvelle rencontre : "mon petit frère", "ma grand-mère", "mon cousin", etc., et qui renseignent sur le nouvel état d'esprit de Félix...

Jacques Martineau : Oui, son état d'esprit après le voyage. Les cartons sont à la première per­sonne, ils supposent donc que c'est le personnage lui-même qui raconte son histoire. Mais, pen­dant son voyage, il ne semble pas avoir une conscience très claire d'être en train de se com­poser une famille idéale parce qu'il est encore persuadé de la nécessité de retrouver son père biologique. Après coup, seulement, il comprend qu'il a peut-être trouvé davantage que ce qu'il cherchait : c'est ce que disent les cartons. Il a donc bien changé.

Olivier Ducastel : Par exemple, quand il discute avec le petit garçon d'Isabelle sur ses dif­férents papas, Félix refuse l'idée de la famille éclatée et recomposée qui semble si évidente à l'enfant, idée que pourtant il fera sienne plus tard en s'inventant cette famille fictive. D'autre part, j'aimais bien l'idée qu'au cours du film, les cartons instaurent une complicité avec le spectateur.

Félix n'en sait-il pas aussi davantage sur lui-même ?

Jacques Martineau : Comme la résolution de la question de l'identité ne se trouve pas dans l’image du père, l'idée que Félix serait un personnage socialement problématique, s'est imposée en cours d'écriture. Ainsi, Félix a une multitude de possibilités de construction de sa personnalité. Et à ce sujet, il me semble qu'il apprend quelque chose au cours de son voy­age.

A Rouen, il se trouve renvoyé à une image de lui-même : son identité arabe, qui n'était pas problématique, le devient. Et quand beaucoup plus tard dans le film, l'automobiliste énervé le traite d'"enculé", Félix entend le mot comme une insulte par rapport à son iden­tité sexuelle et lui renvoie l'autre identité : "Traitez-moi de sale arabe pendant que vous y êtes !". Il commence à se poser en fonction de ses identités possibles, et à réfléchir au fait qu'il existe des identités politiques.

Faire un voyage de Dieppe à Marseille, c'est aussi montrer un certain état de la France. Or, d'un côté, Félix fait des rencontres idylliques, avec des personnes éminemment fréquenta­bles, de l'autre, il est confronté au racisme. N'est-ce pas un regard manichéen ?

Olivier Ducastel : C'est un état de la France, mais extrêmement subjectif, sur une trajectoire particulière, qui traverse notamment l’Auvergne et exclut les grandes villes, Paris ou Lyon. C'est vrai, nous avons choisi de passer plus de temps avec les gens sympathiques qu'avec ceux qui ne le sont pas. Mais il y a des non-rencontres aussi, comme celle avec le VRP à Chartres. Félix n'ose pas lui dire la vérité sur les médicaments qu'il prend parce qu'il pressent que la discussion n'est pas possible.

Jacques Martineau : Que savons-nous des quatre personnes qu'il rencontre ? Pendant le temps, un ou deux jours, qu'il passe avec eux, ce sont des gens adorables, mais par ailleurs, qui sont-ils, que pensent-ils ? Ils ne sont peut-être pas aussi fréquentables qu'ils en ont l'air. Et puis, il y aussi le fait que Félix a une gueule d'arabe. Que le monde tout d'un coup se trou­ve partagé entre ceux qui l'aiment et ceux qui ne l'aiment pas, et que cela se joue autour de la question du Front national ou de l'extrême droite, nous semble assez logique.

De nombreuses scènes - les garçons qui s'embrassent ou s'étreignent, la prise régulière des médicaments, les discussions sur les différents traitements contre le sida - sont à la fois crues et empreintes de légèreté. Comment l'expliquez-vous ?

Olivier Ducastel : Cela vient, je crois, de la position adoptée pour les filmer. C'est-à-dire que nous avons filmé de la même manière deux garçons qui s'embrassent dans un lit ou "un frère" et "une sœur" qui se parlent la nuit, des enfants qui boivent de la menthe à l'eau ou deux garçons qui sortent d'un fourré en se demandant ce qu'ils vont faire d'un préservatif parce qu'il ne faut pas le laisser dans la nature.

Jacques Martineau : A propos des médicaments, c'est tout à fait clair : après Jeanne..., dont l'histoire se situe avant les trithérapies, nous avions envie de faire quelque chose de plus optimiste, et qui reflète une actualité. Grâce aux trithérapies, beaucoup de séropositifs aujourd'hui vivent, même si l'épidémie n'est pas résolue pour autant.

D'ailleurs une menace pèse sur le personnage qui en est à sa pentathérapie et n’a toujours pas de T4. Quant à la prise des médicaments, elle soumet Félix à une contrainte, à une forme de régularité en con­tradiction avec les aléas d'un voyage. Et l'histoire des médicaments culmine lors du petit déjeuner avec Mathilde. Félix, à trente ans, est aussi médicalisé qu'elle, c'est-à-dire, d'une certaine façon, qu’il se sent dans son corps aussi vieux qu’elle.

Finalement, Drôle de Félix laisse une réjouissante impression de liberté...

Jacques Martineau : Par rapport à l'identité, et par rapport à la famille, c'est de cela aussi que parle le film : comment trouver sa liberté.

Olivier Ducastel : Nous avons aussi tourné le film avec un grand sentiment de liberté. Nous étions très protégés par l'équipe, et très soutenus. Nous n'avons jamais senti autour de nous de jugement sur ce que nous voulions filmer.

Par exemple, j'étais inquiet de la manière dont nous allions pouvoir tourner certaines séquences, celles où les acteurs sont nus, ou s’em­brassent. Que ce soit du côté des acteurs ou du côté de l'équipe, aucune gêne ou réticence ne s'est manifestée au moment du tournage. Et les scènes sont dans le film exactement comme je les avais imaginées. Enfin, il faut dire que nous avons eu du temps pour tourner le film. C'est aussi ça la liberté.

 

Propos recueillis par Christophe Kantcheff