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Pedro Almodóvar : "J'adore les contes de Noël... surtout lorsqu'ils sont tristes."

L'auteur de Tout sur ma mère a adapté un roman de la spécialiste du thriller Ruth Rendell mais avoue que le scénario d'En chair et en os est plutôt un "drame intense, baroque, sensuel qui tient de la tragédie classique" et qu'il se nourrit surtout de sa propre cinéphilie fétichiste. Depuis Buñuel en passant par les mélos flamboyants (Péché mortel), la série B (Gun Crazy) ou le film d'ado hollywodien propre sur lui (ah, Hayley Mills !) Pedro Almodóvar passe en revue les composantes de son "conte de noël" chaud comme le sexe.

BUÑUEL, LES PIEDS ET LES JAMBES

Buñuel a toujours été attiré par les pieds, surtout par ceux des femmes. Les pieds et tout ce qui va avec : bas, chaussures, cordonnerie, accessoires liés aux chaussures, etc.. Il aimait aussi les jambes et les bas. Pour Buñuel, la femme commençait aux pieds.

La première scène de El, un de mes films préférés de sa période mexicaine (j'aime aussi beaucoup Pêché mortel de John Stahl et je considère ces deux films comme deux tours jumelles, deux chefs-d'œuvre sur la psychose de la jalousie) se déroule dans une église : un prêtre lave les pieds de plusieurs fidèles pendant la cérémonie de la Semaine Sainte. La caméra donne le point de vue du prêtre. Elle laisse apparaître les pieds des pénitents puis s'arrête sur de jolis talons noirs d'où émergent deux jambes. Celle à qui appartiennent ces jambes se rendra maîtresse du cœur du prêtre et sera l'esclave de la jalousie la plus paranoïaque et la plus cruelle.

Dans une scène de En chair et en os, Elena étreint désespérément les jambes de Victor. Il ne s'agit ni d'un hommage à Buñuel ni de fétichisme de la part d'Elena. Elena est mariée avec un paraplégique. Sa vie conjugale n'a ni "pieds" ni "jambes". C'est pour cela qu'elle serre contre ses joues les chevilles de Victor qu'elle arrose de ses pleurs saccadés.

 

LES CORPS DES DEUX AMANTS SONT ALLONGÉS TÊTE-BÊCHE SUR LE LIT

Ils ont passé la nuit à se chevaucher, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. Victor somnole. Il sent, un peu comme dans un rêve, qu'Elena serre ses jambes contre elle et il se souvient de la première fois qu'il est allé chez elle, lorsqu'elle habitait avec son père. La télévision diffusait un vieux film où un type traînait un mannequin féminin. En descendant les marches, le mannequin avait perdu une jambe. Cette image surréaliste est restée gravée dans la mémoire de Victor. Il s'en souvient en sentant les bras d'Elena serrés autour de ses jambes.

Le film n'était autre que La vie criminelle d'Archibald de la Cruz de Luis Buñuel.

 

TOURNAGE EN HIVER

L'Espagne a survécu à l'hiver le plus chaud de son histoire (celui de 1997). Pour les extérieurs de En chair et en os, je comptais sur des ciels sillonnés de ces nuages sombres comme de la fumée, si typiques de Madrid. Mais la nature n'était pas de mon côté. Au lieu de cela, entre janvier et mars, nous avons subi l'obstination d'un soleil aveuglant. Je n'ai pas eu d'autre choix que d'accepter le fait du destin. (Destin identique à celui des cinq personnages principaux, destin incandescent et noir).

En plus de la métaphore qui justifie le merveilleux travail de Affonso Beato (directeur de la photographie) et celui de Gatti (responsable du graphisme), cette chaleur madrilène extrême, hivernale et infernale, a provoqué des phénomènes étranges et nouveaux de la nature, des ruptures et des exécutions anticipées de certains cycles écologiques, devant lesquels, les observateurs ethnographiques n'en finissent pas de s'étonner : les mouches nous ont ennuyé toute l'année. (Pour autant que je m'en souvienne, c'est le premier hiver où nous avons eu des mouches).

Les grillons ont entonné leur cri-cri en mars, alors qu'ils sont censés le faire fin avril, le coucou a anticipé le début de son chant de plusieurs semaines et les cerisiers ont recouvert la vallée de Jerte 45 jours avant la fête officielle. Un peu comme si la fiancée avait décidé de revêtir sa robe blanche et de se présenter à l'église deux mois avant la date prévue du mariage. Quelle folie ! La même hâte et la même chaleur prématurée ont désorienté le papillon du chou et les cigognes.

 

Victor (Liberto Rabal) sort de prison par un chaud matin de ce même hiver. De la même façon que ce soleil inattendu a rendu fous, grillons, mouches, coucous, cerisiers, cigognes et papillons, la présence de Victor va provoquer une véritable catharsis chez Elena, David, Sancho et Clara, par le simple fait qu'il soit vivant, en bonne santé, libre (et chaud) comme le soleil.

Elena (Francesca Neri) est la fille unique d'un diplomate italien, veuf. C'est une de ces "pauvres petites filles riches" ayant mené une enfance nomade et gâtée.

A la fin des année 80, Elena est au bord de l'abîme et flirte avec les drogues dures. C'est pendant l'une de ces nuits madrilènes interminables, dans les toilettes d'une boîte, qu'elle a fait une rencontre érotique avec Victor, le jeune adolescent. Quand il lui téléphone, une semaine plus tard, Elena ne se souvient plus de lui. Elle attend un dealer et n'a pas de temps à perdre. Victor se tient debout, face à la porte de l'immeuble d'Elena, frustré, humilié, seul et exaspéré. C'est un adolescent solitaire, susceptible et orgueilleux, fils d'une prostituée avec qui il partage une maison préfabriquée dans un quartier condamné à disparaître.

 

David et Sancho (Javier Bardem et Pepe Sancho) sont deux policiers en civil qui patrouillent dans le centre ville. Le premier est jeune et a tout à apprendre (s'il en avait eu la possibilité, il aurait fait un bon policier), l'autre est deux fois plus âgé que lui et deux fois plus désespéré. C'est le personnage-type des films noirs. Sancho boit comme un trou, méprise et soupçonne tout ce qui vit. Sancho confie à David que sa femme "a une histoire" avec quelqu'un. "C'est peut-être un de ceux-là." Il le dit et le pense, tout en regardant par la fenêtre de la voiture.

Égaré, aveuglé, intoxiqué, esclave de la passion comme ces hommes mûrs et gros (le Broderick Crawford de Human Desire) pour qui tuer est la seule façon de se libérer. Sancho armé est un danger en soi. David, son collègue, le sait et évite de le contrarier pendant qu'ils promènent leur énervement dans les rues animées du Madrid noctambule.

Clara (Angela Molina) est une superbe femme d'une quarantaine d'années, entourée de plantes, de fleurs et de craintes. Dans sa jeunesse, elle a été danseuse de flamenco. Elle en a gardé le regard ancestral d'une femme tragique et éternelle. Imprévisible et passionnelle. Maternelle et fatale. Elle a aimé Sancho intensément, mais c'était il y a longtemps. Lorsqu'il l'appelle de la voiture (cette tragique nuit de 1990), Clara lui répond par monosyllabes. Elle a un œil au beurre noir. Avant de sortir, Sancho l'a frappée. Rien n'est plus douloureux pour un homme amoureux que le souvenir d'avoir frappé la femme qu'il aime. En 1990, la relation avec son mari commençait à se dégrader sérieusement. Quand Victor sort de prison, elle en est au même point, avec six années de dégradation en plus.

La fragilité de Clara la rend exempte de toute douleur. Elle est devenue un être sans volonté, une ombre qui se remet à vivre lorsqu'elle rencontre Victor, au cimetière, deux jours après sa sortie de prison.

 

LE HASARD

Même l'hommage à Buñuel avec l'insertion de La vie criminelle d'Archibald de la Cruz a été le fruit du hasard. Pour la scène de la dispute, dans le salon, entre Victor et Elena, (elle le menace avec un revolver dont le coup part quand l'arme tombe par terre), je voulais que le bruit du coup de feu se confonde avec celui du téléviseur.

Pour cela, je devais choisir un film dans lequel il y avait un coup de feu. Des films avec des coups de feu, il y en a des millions. J'ai donc établi une liste au petit bonheur de films dont je me souvenais. Le premier a été Hard Boiled de John Woo avec une pléthore de coups de feu délicieusement chorégraphiés et illustrant une histoire naïve et enchantée, l'idéal pour la scène où Victor regarde la télé tout en surveillant Elena évanouie.

Pour cette séquence, j'avais choisi une scène où un policier héroïque, après avoir sauvé tout un étage d'un hôpital d'enfants, fuit un incendie en portant un bébé sur sa hanche. Les flammes s'emparent de son pantalon, mais l'enfant éteint le feu d'un pipi opportun. Il fallait que ce soit des films réalisés avant les années 90, l'année où se déroule En chair et en os. Par conséquent, le film de John Woo ne faisait pas l'affaire.

Ma deuxième option a été Tiger Bay de Jack Lee Thompson. Quand j'étais petit garçon, j'étais un fan de Hayley Mills. Tiger Bay m'a tout de suite plu. Aujourd'hui, la relation entre l'assassin (Horst Buchholz) et la jeune fille, témoin et otage, semble terriblement malsaine. C'est pour cela que le film n'a pas vieilli. La pulsion sexuelle est là, inhibée mais indéniable, entre la jeune fille et l'assassin dont elle est amoureuse. C'est ce qui donne au film une touche morale équivoque et osée pour l'époque.

Guet-apens de Sam Peckinpah était le troisième sur ma liste. Les deux amants échangent bon nombre de coups de feu et de gifles, ce qui me permettait de faire un montage en parallèle avec la dispute entre Victor et Elena. En outre, j'adore Sam Peckinpah et Jim Thompson. Leurs personnages sont tellement déchirés ... (La relation Sancho-Clara a quelque chose de "Thompsonien", du moins, c'est ce que j'espère). Thompson est à la littérature ce que Goya est à la peinture.

J'ai également pensé à Gun Crazy de Joseph H. Lewis. C'est un thriller qui déborde de fatalité et où les coups de feu abondent. C'est l'histoire de deux virtuoses du tir à blanc, habiles, qui s'aiment et sont condamnés à vivre dans la délinquance.

Le dernier film de la liste était La vie criminelle d'Archibald de la Cruz, dont il a fallu consulter les droits. C'est le film qui a été finalement retenu, pour des raisons économiques, administratives et d'accessibilité et pour des questions de temps. J'ai eu de la chance. La vie criminelle d'Archibald de la Cruz et En chair et en os n'ont pas pour seul point commun le coup de feu. Ils abordent tous deux les thèmes de la Mort, du Hasard, du Destin et de la Culpabilité. (Je ne m'en suis rendu compte que plus tard).

 

LA MORT

Pour Buñuel, la mort fait partie du hasard. Archibald de la Cruz, le personnage principal de son film, s'accuse devant les policiers d'être l'auteur de plusieurs morts qui ont eu lieu parce qu'il voulait qu'il en soit ainsi. La réalité montrera que cela n'aura été qu'une coïncidence et que ces morts avaient des causes naturelles. Avec une attitude typiquement espagnole, Buñuel se moque de ce qu'il craint le plus : la mort et le sentiment de culpabilité, les deux imposants piliers qui soutiennent le poids de notre éducation catholique.

La génération de Buñuel et la mienne ont été forgées dans la crainte de la mort et du péché. Nous naissons coupables d'un des péchés les plus originels qui soient, celui qu'on appelle précisément "le" péché originel. Je doute qu'il existe dans l'histoire universelle de la perversion, une invention plus monstrueuse que celle du péché originel pour initier un enfant à la connaissance de soi et de Dieu.

Dans En chair et en os la mort guette sans que personne ne la souhaite ni sans qu'aucun des personnages ne soit capable de l'éviter, en dépit de ce que l'on peut prévoir. Elle survient par hasard. Ce sentiment tragique de la vie (aussi espagnol que la raillerie face à la mort) imprègne tout le film.

 

LE GENRE

Comme pour la plupart de mes films, En chair et en os est difficile à classer dans un genre. Je sais que c'est le film le plus perturbant que j'aie fait jusqu'à maintenant, en tous cas celui qui m'a le plus perturbé.

Il ne s'agit ni d'un film de suspense, ni d'un policier, malgré les flics, les coups de feu et les coupables qui sont innocents.

Il ne s'agit pas non plus d'une suite de L'Arme fatale, bien qu'il y ait deux policiers, un jeune et un autre plus âgé. Ce n'est pas non plus un western crépusculaire, bien que ce ne soit pas l'envie d'en tourner un qui me manque. Ce n'est pas non plus un film érotique, bien qu'on y fasse l'amour de façon claire, naturelle et didactique et que l'histoire se déroule sur le terrain d'un désir charnel des plus dénudé. A en juger par les premières réactions, il semblerait que j'ai fait un film très sexy. Les protagonistes ont une présence irrésistible et un indéniable attrait physique.

En chair et en os est un drame intense, baroque et sensuel (complètement indépendant du roman de Ruth Rendell dont il s'inspire) qui tient du thriller et de la tragédie classique.

 

EPILOGUE

Le film commence et finit par une naissance en pleine rue pendant les fêtes de Noël. Victor naît tandis que Fraga Iribarne débite à la radio (avec une diction précipitée et impropre à une personne cultivée) l'horreur que représente pour le peuple espagnol la déclaration de l'État d'Exception. La deuxième naissance est celle de l'enfant de Victor. Celui-ci et la future mère sont bloqués dans les embouteillages. Bien que la tension provoquée par la circulation et celle de l'imminence de l'accouchement soient semblables, les circonstances ne supportent pas la comparaison. Il y a vingt-six ans, les rues étaient désertes.

Aujourd'hui, les rues sont bruyantes, les voitures ont du mal à circuler et les trottoirs sont noirs de consommateurs gais et ivres. Il y a longtemps que les gens n'ont plus peur en Espagne. C'est surtout pour cette raison que le fils de Victor naît dans un pays meilleur qu'à l'époque où son père a vu le jour.

Il se peut que En chair et en os ne soit qu'un conte de Noël. Je déteste Noël, mais j'adore les contes de Noël, surtout lorsqu'ils sont tristes.

 

Pedro Almodóvar

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