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Robert Frank : "La photo m'a fait perdre du temps pour aller vers le cinéma"

En 1986, le photographe de l'album culte Les Américains raconte au journaliste du Monde, Patrick Roggiers, comment le cinéma avait toujours été pour lui un objectif majeur. Extrait d'un entretien publié dans le dossier de presse de Candy Mountain lors de sa sortie en salles.

Qu'est-ce qui vous a fait quitter la Suisse pour partir aux Etats-Unis pour la première fois en 1950 ?

Je devais partir de Suisse, quitter l'orbite familiale pour devenir adulte. J'avais vingt-six ans. Pour moi, il y avait l'Europe et après l'Amérique. J'ai fait des photos en Espagne, en Angleterre, mais à part ça, je n'ai pas beaucoup voyagé. Revenir en Europe aujourd'hui me serait une chose aussi impossible que refaire mes photos anciennes. Par contre, rentrer en Amérique reste pour moi excitant ; c'est là qu'il y a de l'énergie, de l'électricité. Je suis vraiment devenu un Américain, je ne suis pas nationaliste, je ne suis pas fier d'être Américain, mais c'est, malgré tout, un pays que je respecte. J'y ai tout appris.

Pourtant, en Nouvelle-Ecosse où vous vous êtes retiré depuis 1969, vous vivez très à l'écart. Ce n'est plus tellement l'Amérique, mais plutôt un monde que vous avez conquis pour vous-même.

Je vis à moitié au Canada et l'autre moitié du temps à New York. Quand je travaille, c'est à New York. Peut-être que, lorsqu'on vieillit, il faut plus de temps, alors je me retape chez moi, loin de tout, face à la mer, c'est tranquille. Tout est bien.

Que faites-vous toute la journée ?

Je regarde, je réfléchis, je coupe du bois. J'échange des nouvelles avec mes voisins. On parle du temps, du vent, des changements de saison et de la mer. La vie, là-bas, est tout à fait humaine. L'hiver est très dur et n'en finit pas, il y a des tempêtes, il fait très froid, alors on se rend des visites. C'est le contraire de New York, mais j'aime aussi ce qui est inhumain. J'aime être en marge, à l'autre bout de l'Amérique, je n'aime pas voyager au milieu d'une route ordinaire.

Au fond, ce que vous dites là, c'est un peu une définition de vous-même. D'où vient votre goût presque inné pour la rupture ?

Je crois que cela vient du fait que je suis né en Suisse. C'est un pays du milieu. Cela m'apporte beaucoup d'être en marge. On est réveillé. Et les gens qui sont avec vous aussi. En Suisse, ce n'est pas le cas, et même ici, en France, je me sens au milieu, comme en Suisse. Voilà ce qui arrive lorsqu'on vit plus de trente ans en Amérique. Ça vous abîme, mais ça m'a aussi personnellement beaucoup apporté.

N'en avez-vous pas assez que l'on dise de vous que vous êtes un "mythe vivant" ? A vous voir, on s'aperçoit que vous êtes surtout quelqu'un de bien vivant.

Je ne sais pas pourquoi on dit que je suis un mythe vivant. Ce n'est pas mon problème. Revenir en arrière est une perte de temps. Il faut toujours penser à ce qui vient.

Le mythe s'est construit par votre rupture avec la photographie. On s'est mis à fantasmer sur votre intervention dans l'histoire de la photo parce que vous aviez cessé d'en faire. Ce n'était pas voulu, mais c'est venu de là ?

Oui, mais il y a d'autres gens qui ont arrêté de faire des photos.

Ils n'ont peut être pas eu la même influence...

Le mythe a commencé avec mon livre Les Américains. Pour le reste, j'ai simplement lutté contre les conventions. J'ai toujours été contre les "establishments" et j'ai toujours voulu poser des questions. Pourquoi ? Et pourquoi pas ? Je me méfie de l'autorité depuis que je suis tout petit. Et sans doute cela se sentait-il dans ce que je voulais montrer. C'était rare à l'époque. Tout le monde suivait l'exemple des reporters. La photo était une chose plus ou moins commerciale. Beaucoup ont essayé de s'en sortir en ouvrant la porte qui mène à l'art, mais ils ont fait des compromis. Moi, je n'ai pas fait de compromis. Ce n'est pas le plus facile.

Vous avez soixante-deux ans aujourd'hui, il s'est passé beaucoup de choses dans votre vie et peut-être n'a-t-elle pas toujours été comme vous auriez voulu. Est-ce que vous recommenceriez la même vie ?

Si je recommençais, je ne resterais certainement pas aussi longtemps dans la photo.

Vous viendriez plus vite au cinéma ?

Oui, la photo m'a fait perdre du temps. Mais je ne connais personne qui puisse tout recommencer. Je n'ai pas de regrets.

Et sur le plan cinématographique, comment cela se passe-t-il ? Par qui vos films sont-ils vus aux Etats-Unis et comment vous-même vivez-vous votre situation de cinéaste ?

J'aime beaucoup le cinéma. J'aime avoir à défendre ma vision des choses et faire exister mes idées. Je montre souvent mes films à des étudiants et ça ne m'ennuie pas d'en parler. Je vois les défauts. Je vois où je n'ai pas réussi et c'est intéressant d'en parler, d'essayer de voir comment on aurait dû faire.

C'est tellement compliqué de faire un film, de trouver de l'argent, ça n'a rien à voir avec la photo. En photo, vous êtes seul, vous observez, vous faites votre photo, on peut en faire des milliers, mais ce ne sera jamais le "challenge" du cinéma. C'est considérable pour moi de raconter une chose qui peut être comprise.

A quel moment avez-vous pensé que vous iriez vers le cinéma, que la photo ne suffisait plus, qu'il vous fallait le mouvement et aussi la parole ?

Bien avant que Les Américains ne soit publié, j'avais déjà fait un petit film avec des amis. J'ai toujours su que je voulais faire du cinéma, mais c'était problématique. Il fallait de l'argent, faire vivre la famille, ce n'était pas possible. Maintenant, c'est un peu tard, mais j'espère pouvoir continuer à faire du cinéma, de la vidéo. C'est plus complexe que la photo et je crois aussi que c’est plus honnête.

La photo est séduisante, alors que le film exige un effort pour être honnête.

 

Extrait d'un entretien réalisé par Patrick Roggiers paru dans "Le Monde" le 11/12 mai 1986.

 

 

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