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Joachim Trier : "Nos souvenirs forgent notre identité"

VIDEO | 2016, 17' | Après Oslo, 31 août, Joachim Trier revient avec Back Home, l'histoire d'un deuil familial raconté à travers trois points de vue masculins. Le cinéaste danois nous dit la complexité des souvenirs liés aux disparus et revient sur cette première expérience américaine.

Racontez-nous l’histoire derrière ce titre ? A quoi fait-il référence ? Back Home est-il un film sur la guerre ?

Nous cherchions un titre qui reflète le décalage entre les petits tracas du quotidien familial et la vie professionnelle d’une mère dont le métier est photographe de guerre. Ce décalage est, je trouve, très intriguant. Bien sûr, il s’agit aussi du titre du premier album américain des Smiths à l’époque où le groupe débarquait aux Etats-Unis.

Pour autant, il ne s’agit pas d’un film sur la guerre ou sur les Smiths. J’ai d’ailleurs appris que les Smiths avaient eux-mêmes emprunté ce titre à la poétesse américaine Elizabeth Smart et son recueil « By Grand Central Station I Sat Down and Wept ».

Comment est né ce projet ?

Après mon premier long métrage, Reprise, j’ai été sollicité aux Etats-Unis. J’ai commencé à lire des scénarios en anglais et à recevoir différentes offres. J’ai rencontré pas mal de gens au sein de l’industrie du cinéma américain, mais je ne suis pas parvenu à trouver un projet qui corresponde à mes envies artistiques.

Nous avions plein d’idées, avec Eskil Vogt mon scénariste, du coup il nous paraissait plus naturel d’utiliser celles-ci plutôt que de travailler à partir d’un scénario existant.

Il ne faut pas oublier que je viens d’un pays dont la langue n’est parlée que par cinq millions de personnes, c’est pourquoi il était évident pour moi d’aller étudier à Londres où j’ai réalisé trois courts métrages en anglais, tous primés. Eskil et moi avons toujours voulu faire des films pour un public international, à ce titre l’accueil enthousiaste qui a accompagné les sorties de Reprise et Oslo, 31 août dans plusieurs pays à travers le monde a été une expérience très gratifiante. C’était intéressant de constater le paradoxe entre la spécificité culturelle de ces films et leur dimension finalement très universelle.

Forts de cette leçon, nous avons effectué de nombreuses recherches avant de nous lancer dans Back Home, tant au niveau du contexte américain que des personnages. Je crois sincèrement que, au-delà de votre langue maternelle, c’est votre langage cinématographique qui vous définit comme cinéaste. De plus, tourner en anglais permettait de travailler avec des comédiens incroyables à la renommée internationale, ce dont j’avais envie depuis longtemps.

Cinéphile depuis mon plus jeune âge, j’ai grandi en regardant des films du monde entier. Une fois adulte, ce serait également tout naturel d’aller à la Cinémathèque d’Oslo pour voir le même soir un film français de Louis Malle, un film japonais d’Ozu ou un film américain de Sidney Lumet. Pour moi, le cinéma a toujours été un moyen de transcender les barrières linguistiques.

Appréhendiez-vous de tourner aux Etats- Unis ? Comment avez-vous vécu cette expérience américaine ?

De fait, un tournage à New York supposait une équipe bien plus importante qu’en Norvège. Pour autant, cela ne changeait rien à mon travail de réalisateur, à savoir créer un environnement qui convienne autant à mon histoire qu’aux comédiens, c’est pourquoi j’ai abordé ce tournage de la même manière que mes films précédents. J’ai pris du temps pour répéter avec les comédiens afin de créer ce lien de confiance qui est primordial quel que soit l’endroit où vous êtes.

Et puis, au moment de donner le premier tour de manivelle, je me suis tourné vers mon directeur de la photo Jakob Ihre, et je lui ai dit : « C’est ce que nous avons toujours eu l’habitude de faire, n’est-ce pas ? Ce n’est pas si différent ? » C’était effectivement la même chose, qu’il s’agisse des risques que nous prenions, de notre travail, ou de la nécessité de créer une atmosphère de travail qui permette aux comédiens d’être les plus libres possible.

C’est également la première fois que vous travaillez avec autant de comédiens, qui plus est aussi prestigieux et expérimentés... Etait- ce intimidant ?

Le simple fait de réaliser un film peut s’avérer intimidant à certains niveaux. Les comédiens dont vous parlez ont fait preuve d’une générosité incroyable, du coup je n’ai jamais ressenti aucune timidité face à eux. Ils ont été tous très consciencieux, et ils ont chacun enrichi le film à leur manière, ce qui était plus que je ne pouvais espérer.

Quelques mots sur Gene qu’interprète Gabriel Byrne...

Gene est un père d’aujourd’hui, un personnage moderne. J’entends par là, par opposition à la figure classique du patriarche, qu’il a su écouter ses émotions, il est devenu enseignant plutôt qu’acteur pour être au plus près de ses enfants. Gene essaie de maintenir l’union familiale, mais il a des difficultés à communiquer avec Conrad, son fils de 15 ans, qui s’est enfermé dans le monde virtuel des jeux vidéo, quelque chose que Gene n’arrive pas à comprendre. Cette situation autorise d’ailleurs certains ressorts comiques, notamment quand Gene se crée un avatar et s’aventure dans l’univers d’un jeu où il espère bien croiser son fils, et que cela ne se passe pas du tout comme il l’avait imaginé.

Gene a un côté à la fois tendre et chaleureux. Sa force provient de sa capacité à percevoir les autres, en revanche il n’arrive pas à savoir ce dont il a vraiment envie pour lui-même. L’intelligence et la cordialité de Gabriel Byrne étaient essentielles pour donner réellement vie au personnage de Gene. Nous ne voulions ni lui ni moi tomber dans le cliché habituel du père autoritaire auprès duquel les fils doivent faire leurs preuves. Gene est un personnage inhabituel d’un point de vue émotionnel, et Gabriel lui a apporté de l’authenticité et de l’humour.

Pour moi, c’est l’exemple même du comédien qui sait parfaitement réagir aux thématiques d’un film. Il arrive réellement à prendre de la hauteur et à appréhender le film de manière globale.

Et Jonah auquel Jesse Eisenberg prête ses traits...

Jonah est une sorte de surdoué qui a toujours pensé qu’il était plus proche de sa mère que n’importe qui d’autre. D’une certaine manière, son histoire est celle d’une peine trop longtemps contenue, et comment la façade de ce jeune professeur ambitieux qui vient tout juste d’être père s’effrite à mesure qu’il réévalue l’image de sa mère.

Jesse Eisenberg est un comédien incroyablement drôle et précis, et je lui suis reconnaissant de tenter de nouvelles expériences, voire de montrer une part peut-être plus vulnérable de lui-même dans ce rôle. Dans la vraie vie, Jesse est un gars aussi intelligent que créatif, c’est aussi un formidable auteur de théâtre, ce que peu de gens savent. C’était très enrichissant de discuter avec lui autant de son personnage que de dramaturgie.

Quid de Conrad joué par le jeune Devin Druid...

Conrad est un adolescent timide âgé de 15 ans, qui donne l’impression, au début de l’histoire, d’avoir été le plus durement frappé par la mort de sa mère, mais à mesure que le récit avance, il devient très certainement le personnage le plus surprenant. A travers lui, je voulais montrer en quoi le comportement d’une personne en société ne reflète pas toujours ce qu’elle est vraiment, et essayer de trouver un moyen de représenter cela à l’écran, en mettant en scène ses émotions et ce qui se passe dans sa tête – son côté romantique tant dans sa manière d’aborder les filles que de s’exprimer de manières inattendues.

Trouver la bonne personne pour le rôle de Conrad était peut-être mon plus grand challenge. Et trouver Devin Druid est certainement une des plus grandes victoires du film. C’est tout simplement un comédien extraordinaire, il n’y pas grand chose à dire de plus. Je suis très fier d’avoir eu la chance de travailler avec lui avant que son talent ne s’impose à tous.

A propos d’Isabelle Reed interprétée par Isabelle Huppert...

Je voulais évoquer le rapport entre la vie de famille et le coût de l’ambition personnelle, la contradiction entre le métier admirable du reporter et son besoin infini d’être présent dans la vie des siens, un conflit intérieur qui peut je crois parler à beaucoup de gens.

Le personnage d’Isabelle Reed est inspiré de plusieurs grands photographes de guerre, certains que j’ai rencontrés, d’autres que j’ai étudiés, pour autant ce n’est pas un film sur cette profession. C’est avant tout une histoire autour de la relation parents/enfants et des tiraillements familiaux.

J’ai toujours été un grand fan d’Isabelle Huppert, je l’avais rencontrée pour la première fois au festival de cinéma de Stockholm il y a quelques années. Nous sommes restés en contact, et j’ai été ravi quand elle a accepté ce rôle de mère. Bien que son personnage ne soit pas celui qui est le plus à l’image, sa présence se fait sentir tout le long du film. Je ne peux pas imaginer une autre comédienne dans le rôle de cette mère aussi intrigante qu’énigmatique.

Parlez-nous des photos d’Isabelle Reed...

J’ai fait beaucoup de recherches sur le reportage de guerre, bien que le film ne parle pas seulement de ça. Dans Oslo, 31 août, le personnage principal était un junkie, mais l’histoire parlait des autres aspects de sa vie. L’addiction était seulement une toile de fond, mais je m’étais extrêmement documenté à ce sujet afin de la décrire de façon précise à l’écran.

De la même manière, dans Plus fort que les bombes, je voulais que le quotidien du reporter de guerre soit montré de la manière le plus juste possible. Nous avons reçu le soutien de plusieurs agences parmi les plus prestigieuses comme Magnum et VII. Nous avons utilisé le travail de différents photographes pour créer celui d’Isabelle, parmi les clichés qui sont à l’écran il y en a plusieurs de la française Alexandra Boulat, que j’admire tout particulièrement. Son sens de l’humanisme est tellement évident et est combiné à une sensibilité photographique qui rend ses images différentes des autres.

Le souvenir d’Isabelle, tant au niveau individuel que collectif, semble constituer le pivot émotionnel du film. Evoquons maintenant cette dynamique et l’importance de la mémoire dans votre travail.

Je trouve à la fois fascinante et déroutante l’idée que nos souvenirs puissent forger notre identité. Dans le film, j’essaie de montrer le processus si particulier du souvenir. Je voulais éviter les clichés du genre où nous assistons à la mort de la mère et tout le monde est là à pleurer. Notre histoire démarre trois ans après sa disparition tragique, et raconte les conséquences de celle-ci, comme un jeu de dominos, sur la vie de trois hommes qui essaient chacun à leur manière d’aller de l’avant.

Il est intéressant de voir comment la vie de famille vous oblige à l’introspection et à une réévaluation constante de vous-même. Pourquoi la perception des parents peut différer au sein d’une même fratrie ? Comment pouvez-vous trouver un langage commun, tout en ayant parfois envie de rompre ? Les souvenirs sont faits à la fois d’espoir et de désespoir. Quand ils parlent de leur chagrin, les gens évoquent souvent un sentiment d’immobilité, un souvenir qui serait figé. Comme j’essaie de le montrer dans le film, le fait de nous réévaluer en permanence nous donne la possibilité d’échapper à ce carcan.

Il y a une scène où Conrad, le plus jeune des deux frères, se souvient d’une partie de cache-cache avec sa mère durant son enfance. Alors qu’il y pense pour la première fois depuis de nombreuses années, il prend conscience du point de vue maternelle, et comment sa mère avait envie de partager ce moment avec lui en dépit du fait qu’elle savait où il se cachait. La perception que nous avons de nos vies personnelles autorise toujours un changement de point de vue qui peut être libérateur.

C’est pourquoi j’ai l’impression que Back Home est plus optimiste que ne le laisse paraître son côté mélancolique.

Une grande partie du film est racontée de manière non linéaire. Pourquoi ce choix artistique ?

De nos jours, le genre dramatique est très présent à la télévision. Pour ma part, je continue de penser que la salle de cinéma reste un lieu unique pour contempler les enjeux humains. Le face-à-face avec un gros plan qui envahit la toile est une expérience unique au cinéma et sans égal nulle part ailleurs. Où pouvez-vous voir un visage aussi grand dans la vraie vie ? J’essaie d’imaginer des histoires qui ont des perspectives multiples, espérant ainsi donner un aperçu de la vie de mes personnages.

En littérature, il n’est pas rare de passer d’une temporalité à une autre et d’utiliser différents points de vue pour raconter une seule et même histoire. Je trouve étrange que ce procédé surprenne autant au cinéma. Plus le projet est énorme, plus il est important pour un cinéaste de garder en tête le plaisir qu’il peut avoir à raconter une histoire. C’est seulement grâce à votre talent de conteur que vous pouvez toucher le public. Cela n’a rien à voir avec le budget du film ou le nombre de camions dont vous disposez sur votre plateau.