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Michel Spinosa : "L'idée de possession est au cœur de la psyché indienne"

Après Anna M. et Emmène moi, le réalisateur aborde une nouvelle histoire de transcendance amoureuse qui passe par un deuil étrange, une possession et plongée dans la mystique d'une autre culture. Ivan Attal, veuf inconsolé, part ainsi en Inde pour rencontrer une jeune fille Tamoule qui affirme être sa femme disparue.

L’action se déroule sur plusieurs territoires, mais aussi sur plusieurs époques, avec des flashbacks sur la vie de Catherine. Comment avez-vous procédé avec Agnès de Sacy pour l’écriture de ce scénario ?

J’ai écrit seul une première version, en passant beaucoup de temps en Inde. J’en suis revenu avec un texte, sous une forme romancée, et aussi des images, des interviews, des repérages. J’avais besoin d’un alter ego pour travailler cette matière, échanger, structurer cette histoire. Avec Patrick Sobelman, mon producteur, nous avons très vite pensé à Agnès de Sacy. Sa collaboration nous a permis de revenir à l'essentiel, clarifier les enjeux, développer les personnages, et trouver la meilleure manière de raconter l'histoire.

C’était la première fois que vous tourniez dans un autre pays. Quelles questions vous êtes-vous posées à l’approche du tournage ?

Cette idée de possession, qui est au cœur de la psyché indienne, m'a permis de me dire : j’ai trouvé la clé, je peux faire un film là-bas. Car je ne voulais pas que l'Inde soit juste un décor, que les Indiens soient des personnages annexes. La difficulté, c'était de s'approprier la culture, les personnages, la langue tamoule, le territoire (la région du Tamil Nadu). Cela a demandé beaucoup de temps de préparation, là-bas et ici.

Ensuite s'est posée la question du tournage. La seule méthode enrichissante, pour le film et pour moi, c'était de faire un film avec les Indiens, comme ils en ont l'habitude, avec une équipe pléthorique. Sur le plateau, nous étions très peu de Français : l’ingénieur du son, le perchman, plus la directrice de production et parfois les acteurs français. Tous les autres étaient Indiens. Ça a été une expérience extraordinaire. J’avais fait le chemin vers eux, et eux étaient curieux de la méthode européenne. C'est un chemin qu'on a fait les uns vers les autres.

Le fait qu’Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg forment un couple connu des spectateurs apportait-il une dimension supplémentaire ?

Ce qui est sûr, c'est que c'était assez formidable de les avoir tous les deux sur le plateau. lls n'ont pas énormément de scènes ensemble, mais à chaque fois c'était euphorisant de voir à quel point chimiquement ça fonctionnait. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas travaillé ensemble, ils en avaient envie tous les deux, ils avaient des scènes intenses à jouer, et leur complicité a permis d’aller très vite très loin. En plus, il y a peu de scènes dans le film pour faire croire à l’intimité de ce couple.

Assez vite, on comprend qu’ils se sont aimés très fort, qu’ils avaient un profond désir d’enfant. L’incapacité de Catherine à révéler à Joseph qu’elle est une ancienne toxico toujours sous traitement raconte sa peur de le perdre. Et finalement, en perdant cet enfant, ils se sont perdus eux-mêmes... L’histoire d’amour est vraiment le cœur du film. Après Anna M., la première chose que j'ai dite à Patrick Sobelman, c'était : « Je veux raconter une histoire d'amour en Inde, sans avoir peur du mélo, de l'amour éternel. »

Comment s’est fait le casting des comédiens indiens ?

Au Tamil Nadu, la région où nous avons tourné, il y a une vraie industrie du cinéma, puisqu'il se fait entre 130 et 150 films par an. Et pourtant le poste de directeur de casting n’existe pas ! J’ai vu énormément de films pour connaître les acteurs tamouls.

C'est comme ça que j'ai trouvé Mahesh, qui joue Anthony, le mari de Gracie. Janagi, qui incarne Gracie, n’avait jamais fait de cinéma. Elle sortait de la National School of Drama, à Delhi. Elle était la première Tamoule acceptée dans cette école d'art dramatique. Elle a dû apprendre à parler le hindi pour aller à Delhi et intégrer cette école.

Là- bas, elle a dû se heurter aux brimades des autres élèves et de certains professeurs, qui la déconsidéraient en raison de son origine et de la couleur de sa peau. Elle fait partie d'une basse caste du Sud de l'Inde et a la peau très sombre : autant de handicaps qui, en Inde, interdisent l’accès aux premiers rôles, surtout dans le cinéma commercial. Quand elle a passé les essais, elle était extraordinaire.

Souvent, le travail sur le casting se faisait en commun avec l'équipe. J’ai été aidé par mon assistante réalisatrice, qui est aussi une femme de théâtre, une poétesse, une productrice exécutive et une journaliste ! Certains de mes assistants jouent aussi dans le film. Il y a un travail en commun pour tout et c'est extraordinaire. Par exemple, le chef-opérateur était présent aussi bien au moment des auditions que pour le choix des costumes.

Justement, quels ont été vos choix en terme d’image avec lui ? Les couleurs froides de la partie française contrastent avec les couleurs chaudes de la partie indienne.

J’ai découvert ce chef-opérateur, Rakesh Haridas, pendant le casting : pour trouver une actrice, on m'avait montré les rushes d'un film, inachevé par manque de budget. J'avais trouvé l'image merveilleuse : c’était l'école Nestor Almendros ou Harris Savides, des chef-opérateurs qui travaillent beaucoup avec la lumière naturelle. Rakesh connait très bien le cinéma européen ou américain. On s'est mis d'accord sur le fait de se servir au maximum de la lumière naturelle, ce qui réclame des repérages extrêmement précis.

Concernant la partie française, on n'avait pas prévu de tourner à cette saison-là, dans cette région-là, mais cela s'est finalement révélé plus pratique pour des questions de disponibilité des acteurs. Et on s'est dit que ce contraste-là nous servirait. Ça n'était pas réfléchi à l'avance, mais encore une fois, les imprévus servent le film

Certaines scènes en Inde ont une dimension presque documentaire.

Cela tient au fait qu'on a tourné dans des lieux qui existent réellement, comme le sanctuaire thérapeutique. Il s’agit en général d’une église au cœur d'un village, où un saint a supposément accompli des miracles. Certains, comme saint Michel et saint Antoine, prennent en charge les troubles mentaux. Les familles y amènent ceux qu'elles appellent leurs possédés, l'élément de la famille atteint de troubles. Parfois ils les enchaînent, en attendant que le saint les guérisse. Il y a dans ces lieux une force qui sert la fiction.

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