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Plein le Sion

A l'honneur de la 20e édition de L'Étrange festival, le sulfureux Sono Sion : quatre films furieux et hors-normes à découvrir sur UniversCiné (Love Exposure, Guilty of Romance, Land of Hope, Cold Fish) et sur grand écran (samedi 13 à 20h45 au Forum des images à Paris) Tokyo Tribe, une comédie musicale sur fond de hip hop et de guerre des gangs.

Il aura fallu un suicide, celui inaugural d'une cinquantaine de collégiennes sous les rails du métro tokyoite dans Suicide Club (2001), pour que le nom de Sono Sion éclate à la face du monde (dans une marée de sang). Jusque-là poète expérimental et cinéaste marginal, il dépasse rarement le cadre des festivals spécialisés où il se fait connaître pour ses manifestes "guérillas", bricolés et tournés dans son coin "à l'arraché". Une suite de moyens et longs-métrages comme I am Sion Sono !, A Man’s Hanamichi ou Bicycle Sighs qui mêlent avec frénésie cris, poésie et existantialisme "punk".

Après les chocs Suicide Club (2001), Strange Circus (2005) et Hair Extensions (2007)... Il aurait été maladroit de ranger Sono Sion dans le petit cadre étriqué du film de genre malade et un peu foutraque. En effet sur l'air du Bolero de Ravel, le réalisateur ouvre en grande pompe un an plus tard sa "trilogie de la haine" avec Love Exposure (2008). Véritable épopée romanesque, excessive et frénétique, une rafale cinématographique de près de quatre heures où le réalisateur allie sans complexes comédie excentrique, mélodrame familial, passions blasphématoires, violence et délires surréalistes. Le film raconte l'histoire de Yu, un fils de prètre catholique, qui intègre un groupe de pervers pour "vivre dans le péché" et qui trouve l'amour "pur" en la personne de Yoko, une fille qui déteste les hommes.  Rempli de révolte et mortifère, Love Exposure interroge les normes, les tabous et les dérives sectaires qui gangrènent la société japonaise.

Le réalisateur complète deux ans plus tard sa trilogie avec Cold Fish (2010) et Guilty of Romance (2011), tous deux  basés sur des faits divers sordides. Ils forment les deux faces (masculine et féminine) d'une même pièce macabre où les personnages principaux (un père de famille serial-killer dans Cold Fish et une femme au foyer abusée dans Guilty of Romance) tentent de s'extraire avec violence d'un conformisme écrasant. Sono Sion poursuit ainsi sa dissection de la famille japonaise contemporaine et s'impose dès lors comme l'un des réalisateurs les plus excitants et vindicatif de l'archipel.

Le 11 mars 2011, l'incident de Fukushima vient bouleverser un peu la cinématographie de Sono Sion. Il réalise coup sur coup deux drames familiaux Himizu (2011) et The Land of Hope (2012) qui baignent dans l'ambiance apocalyptique de la catastrophe. S'il continue le portrait d'une société conformiste et anxiogène (et critique avec virulence l'état japonais), le réalisateur délaisse l'humour macabre de ses précédents films et glisse vers le mélodrame — trop appuyé ?

En 2013, Sono Sion revient à un cinéma décomplexé et extravagant avec Why don't you play in hell ?, variation des films d'exploitations où le réalisateur convoque avec bonheur le fantôme de Bruce Lee, les films de sabres et les yakuzas de Fukusaku. Il se permet même une note autobiographique en faisant allusion à son passé de réalisateur "guerilla".

Ce week-end les spectateurs de l'Etrange festival pourront découvrir son adaptation du manga de Santa Inoue, Tokyo Tribe, un West Side Story nippon sur fond de hip-hop et de duels au sabre. A l'instar de son compatriote Hitoshi Matsumoto (Big Man Japan, Symbol, Saya Zamurai), Sono Sion poursuit la voie d'un cinéma parallèle et corrosif qui sous la violence, les délires visuels et l'humour désinvolte explore les travers d'une société japonaise névrosée et d'une jeunesse au bord de l'implosion. Les figures des institutions démisionnaires (l'école, la religion, la famille...), des pulsions destructrices et de la solitude citadine contemporaine ne cessent de traverser des films anxieux, nihilistes et désespérés mais jamais denués d'un humour extravagant.

Ludovic Denizot-Fauconnet