"L'un n'arrête pas de boire de la vodka,
l'autre du café. Ils se réchauffent comme ils peuvent d'une vie triste
à mourir. Ce sont deux pauvres types : un petit rabougri qui frime en
costume de rocker et une armoire à glace, les cheveux longs et gras,
qui n'ouvre pas la bouche. Ils roulent dans une vieille bagnole
déglinguée, une Volga break noire. Pour quoi faire ? Pourquoi pas !
Drôle de film. Road movie en noir et blanc, sur une musique de rock (on
est en Finlande, dans les années 1960). Un rock bas de gamme, mais qui
exprime, tout de même, la révolte d'une génération... tandis que, sur
l'écran, déambulent des héros complètement déboussolés. Kaurismäki aime
les décalages. Sa méthode est de surprendre, mais, surtout, sans en
avoir l'air. Car tout est dérisoire, a-t-il l'air de dire. Et le cinéma
n'est peut-être pas plus important ou tout aussi important qu'un
verre d'alcool pris sur le coin d'un comptoir avec un copain !
Tatiana est une comédie pince-sans-rire, à l'humour glacé, où, soudain,
une situation devient sublime par son absurdité apparente : une grosse
femme fume le cigare ; clic-clac ! enfermée dans un placard ! Sans
raison... ou plutôt nous le saurons à la fin du film pour une
raison idiote.
Curieuse balade. Avec des gros plans d'objets que Kaurismäki filme
comme des évidences... alors qu'il ne nous explique rien. Mais il lui
suffit d'un plan fixe pour nous montrer comment une tasse de thé peut
bouleverser le coeur d'un alcoolique ! Ou d'une seule image pour nous
faire comprendre qu'un car de touristes est en rade sur le bord de la
route : deux mains autour d'une chambre à air. Une roue crevée, et
voilà !
Voilà aussi pourquoi les deux idiots croisent le chemin de deux
petites femmes insignifiantes. Deux étrangères ; l'une russe, l'autre
estonienne : « Tu vois les deux abrutis finlandais ? On va leur
demander de nous emmener au port. » Et les garçons se moquent d'elles,
de leur accent... mais ils les prennent à bord.
Drôle d'équipée : deux carpes et deux oisillons dans le même bateau.
Silences. Le rocker et le muet sont gauches, mufles, embarrassés. Ils
jouent les durs et sont pitoyables. Et il ne se passe toujours rien.
Enfin, pas grand-chose. Une halte dans un hôtel, dans un hangar, où les
deux femmes dansent. Comme ça, juste pour le plaisir...
Car rien n'a
vraiment de sens, dans ce film, sinon le plaisir immédiat qu'il
procure.
Comme dans La Fille aux allumettes ou La Vie de bohème, Aki Kaurismäki
dépeint un monde sinistre et dur, où la moindre distraction devient
volupté. Parfois, la volupté n'est pas sans cruauté. Amère ironie du
malheur : l'ouvrière de La Fille aux allumettes lisait Angélique,
marquise des anges dans le bus ; et les modernes protagonistes de
Hamlet goes business écoutaient des musiques de variétés à la radio. De
toutes petites évasions.
Ici, pour échapper à un univers aride, ni la musique ni l'alcool ne
suffisent. Mais c'est lorsque quelqu'un pose sa tête sur votre épaule,
vous tend la main, que tout paraît magique. Ce sont ces gestes-là,
minuscules, qui réchauffent plus que tout et paraissent alors grands et
magnifiques.
Kaurismäki est un désabusé, un désespéré, peut-être. Mais il y a
souvent une petite place pour l'amour dans ses films, entre l'ironie et
la noirceur. Ici, cette petite place devient immense. Et la virée
saugrenue tourne à la plus émouvante des histoires d'amour. Alors, bien
sûr, Tatiana est un tout petit film. D'ailleurs, il dure à peine plus
d'une heure. Mais c'est une petite... merveille."
Philippe Piazzo, Télérama
" ... au confluent de son oeuvre antérieure : les grandes fictions laconiques et désespérées (
La Fille aux allumettes,
La Vie de Bohème) et la pochade en forme de road-movie (Leningrad Cowboys) - il est vrai que parfois le happy-end vient sublimer le mélodrame ou le drame (
Ariel,
J'ai engagé un tueur) et que le picaresque devient amertume (
Leningrad Cowboys rencontrent Moïse).
Ici, donc, de moins en moins de séquences, de moins en moins de plans, de moins en moins de dialogues, au service d'une intrigue simple à l'extrême (...) Drame cocasse de l'inutilité de la communication par le dialogue, description désolée d'un monde sans attrait, le récit, parsemé de gags aussi percutants qu'isolés les uns des autres, en dit plus que bien des films qui se croient démonstratifs et réalistes.
Tourné dans un noir et blanc parfaitement adapté,
Tatiana rappelle une phrase de son auteur (à propos de
La Fille aux allumettes) selon laquelle un film de Bresson, en comparaison, serait une aimable comédie."
Daniel Sauvaget, La Revue du cinéma