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Un héros melvillien ?

VIDEO | 2010, 7' | Quels contours pour une silhouette melvillienne ? Les codes (du cinéma) et les corps (des acteurs) sont bel et bien réinventés par le cinéaste...

Melville avait redessiné sa propre image : l'homme se confondait avec le cinéaste, et le joueur avec le mythomane. Stetson sur la tête, lunettes noires, imper à la Bogart (tel qu'on le voit apparaître dans une séquence d'A bout de souffle de Godard, en écrivain répondant aux questions des journalistes) : un déguisement, qui tenait lieu de tenue de ville.
Dès son premier court-métrage, 24h de la vie d'un clown, Melville a filmé un homme grimé, qui affronte son image comme un destin, dans une glace à plusieurs faces (et cette image, ce regard dans la glace, juste avant la tragédie, reviendra comme un sceau de l'auteur).
 
Clown, Nazi, gigolo, gangster, flic, prêtre... L'habit, le costume, l'uniforme, en somme les apparences (trompeuses), il n'est question que de cela pour Melville qui devient cinéaste juste après avoir endossé plusieurs identités (et vécu plusieurs vies, et plusieurs morts ?) pendant la guerre, oeuvrant notamment dans l'anonymat des réseaux de résistance. Pour le cinéma, il ne pouvait en être autrement : Melville a remodelé les corps qu'il filmait. Dans la pudeur et la contrition. Raides et secs, ils sont pleins de larmes que jamais ils ne versent.
Puis il s'est approprié les codes du film noir américain - d'abord par admiration puis par réelle filiation avec son propre tempérament, tourmenté et sentimentalement blessé par cette jeunesse à la guerre qui, pourtant, lui laissait un goût d'exaltation. " C'est horrible, disait-il, mais ce sont les meilleurs souvenirs de ma vie...". Melville avait la nostalgie de ces temps atroces où, par contrecoup, les hommes étaient obligés de se surpasser et de révéler leur nature profonde, lâche ou courageuse, et parfois les deux entremêlées.
 
Cette dualité n'a plus jamais quitté le cinéaste qu'il adapte un récit fondateur pour les résistants de la seconde guerre mondiale (Le Silence de la mer, de Vercors), un texte de Cocteau (Les Enfants terribles) ou un scénario de commande aux grosses ficelles mélodramatiques (Quand tu liras cette lettre...). Dans le premier, le face à face d'une famille française hébergeant un Nazi révèle la nature trouble des relations où répulsion et fascination. Dans le deuxième, la confusion sexuelle est déjà posée comme un principe. L'identité, telle que veulent la construire et la définir les hommes et la société,  n'y est jamais qu'un leurre. Dans le troisième, c'est un monde de ténèbres, de trahisons et de frustrations sexuelles qui se dessine pour bientôt s'affirmer à travers Léon Morin, prêtre (1961) jusqu'à Un flic (1971) où le héros est à la fois dans le trouble homosexuel de l'amitié qui le lie à un grand voyou (son double inversé et admiré), dans la sexualité partagée avec la femme de ce dernier et dans le désir (manipulé et instrumentalisé) qu'il entretient avec un transexuel qu'il pousse à la délation.
Il n'est pourtant jamais question de psychologie chez Melville et plus son oeuvre se construit, plus les dialogues s'y font rares et le tracé géométrique des lignes dans l'image devient précis et symbolique. La solitude y est affirmée comme une loi naturelle et la mélancolie qu'engendre la mort attendue de chaque être humain y résonne comme une mélopée.
 
Silhouette née de l'obscurité, fantôme errant, le héros melvillien est moins une chair qu'un refrain, une note obsédante. Une résonance musicale, mais à la vitesse de la lumière, celle, lointaine, des étoiles déjà mortes et dont on admire pourtant le scintillement. 

Philippe Piazzo

> > A voir sur Universciné : Le Doulos et Leon Morin, prêtre, avec Jean-Paul Belmondo; Le Cercle rouge et Un flic avec Alain Delon ; Bob le flambeur avec Roger Duchesne.
Et aussi : Ghost Dog de Jim Jarmusch (variation du Samouraï).