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Melville au Festival d'Angers, à une apostrophe près

VIDEO | 2010, 8' et 8' | Des dangers de ne voir les films que sous un seul angle. Tandis que Le Doulos, Léon Morin, prêtre et Le Cercle rouge sont déjà des classiques, leur auteur, Jean-Pierre Melville reste, lui, plutôt méconnu. Pas pour longtemps...

Placée sous le signe d'Alain Delon, l'affiche du Festival, dans un effet de perspectives, fait côtoyer sémantiquement les Premiers Plans “d'Angers” avec l'idée de “dangers”. Une petite apostrophe qui change tout. Et exactement ce qu'il faut pour (r)éveiller les regards.

Premier danger : croire que l'on sait tout du cinéma de Jean-Pierre Melville parce qu'on a balisé les films de  grands panneaux indicateurs : truands à Pigalle, Samouraïs delonnesques, et mythologies héroïques tendances gaullistes. Pour le style, soyons lapidaire : le Melville est sec comme un coup de trique, privilégiant les couleurs froides dans ses derniers films et raréfiant la parole; ça pourrait suffire. Mais non.

Le Festival fait donc le point : ses 13 longs métrages sont tous là, accompagnés du très rare court-métrage inaugural 24h de la vie d'un clown, que Melville reniait haut et fort (et il avait tort). La parenté avec Robert Bresson, si vous voulez tirer ce fil, commencerait là (premier court métrage, renié, sur le cirque avec un clown, avant de passer une vie d'auteur à épurer son style). Pour changer d'angle ? Des critiques, des collaborateurs... nombreux sont ceux qui viennent introduire les séances auprès des spectateurs venus découvrir ce monde parallèle. Parmi eux, Louis Mathieu, enseignant de cinéma à Angers, a dressé pour nous (voir video ci-jointe) un rapide portrait du cinéaste.

Car il y a, indissociable ou presque des films, la légende Melville. Celle qui se propage aujourd'hui par la grâce de ses admirateurs les plus célèbres : Martin Scorsese (qui, avant de tourner Les Infiltrés fait projeter les films du “maître” à son équipe), Jim Jarmusch et John Woo (dont Ghost Dog et The Killer seraient des petits cousins du Samouraï), Johnnie To qui donnerait bien le premier tour de manivelle à un remake du Cercle rouge ou Tarantino qui ne tarit pas d”éloges sur Le Doulos, son film préféré, dit-il, depuis toujours... Liste non close. Melville, ce sont les étrangers qui en parlent le mieux. D'ailleurs, les indispensables entretiens menés par Rui Nogueira avec le réalisateur (réunis sous le titre “Le Cinéma selon Melville") furent d'abord publiés... en Angleterre !

La légende française attachée au cinéaste est d'un autre ordre. Il se réjouissait, dit-on, de l'échec de ses collègues et martyrisait ses acteurs : sur le plateau de L'Armée des ombres, il n'adressait pas la parole à Lino Ventura, sinon par l' intermédiaire d'un assistant; pendant le tournage de L'Aîné des Ferchaux, Belmondo le gifla parce qu'il ne supportait plus l'attitude du cinéaste envers Charles Vanel... 

Dissimulé derrière des lunettes noires, vêtu d'un imper à la Bogart et avec un stetson sur la tête, Melville, idôlatrant l'Amérique,  s'était recréé une identité et un look.  Et, en inventant peu à peu son cinéma, il s'était recréé une personnalité. Mégalomanie, mythomanie, goût du secret. Extrême pudeur. Extrême malaise de vivre. Melville était aussi de ce côté là de la fiction. Un film à lui seul.

Philippe Piazzo