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Hou Hsiao-hsien : Ozu et moi

Pratiquement tous les films d'Ozu (Voyage à Tokyo, Le Goût du saké, Fin d'automne...) tournent autour de la famille et des problèmes de communication entre générations. C'est sur ce thème que Hou Hsiao-hsien le Taïwanais a développé ce film en forme d'hommage au grand cinéaste japonais. Dans Café lumière, la simplicité de la trame s'appuie sur l'intensité calme des acteurs : il s'agit d'observer le comportement des êtres, jusque dans leurs silences, sans que le film impose à tout prix une explication dialoguée trop théâtrale. Hou Hsiao-hsien s'en explique ici...

" Le grand studio japonais Shochiku m’a proposé d’écrire et de réaliser un long-métrage à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Yasujirô Ozu. Jamais je n’aurais imaginé un jour une telle chance. Je suis un réalisateur taïwanais. Même si je suis allé une vingtaine de fois au Japon au cours de ces vingt dernières années, je n’y habite pas. J’y suis un étranger. C’est donc instinctivement que je remarque les particularités du pays et de ses habitants.

Dans mon observation de la vie japonaise, j’allais prendre un risque considérable : celui de passer à côté de la réalité. Or, je suis persuadé que la vérité du quotidien constitue la véritable base du film… Je craignais donc que ma perception du pays ne paraisse quelque peu superficielle. Mais finalement, c’est en termes très simples que je me suis interrogé : pourquoi tourner, moi, un film japonais ? Dans une langue que je ne comprends pas… Ma réponse fut plus simple encore : parce que j’en avais le désir. Et de tout mon cœur.

Ozu est un cinéaste passionné par la clarté, par la limpidité. Ozu sait tout de ses personnages. Moi, je suis mes personnages, pas à pas, j’ignore où ils vont mener le film. Mon style est donc naturellement moins direct, plus ambigu peut-être. Il me paraît plus adapté à décrire notre monde contemporain, qui est dur, et dans lequel les relations humaines sont compliquées. Je vois pas mal de films japonais récents. Je les regarde attentivement, mais il est très rare d’y voir le Japon d’aujourd’hui.

Ma première inspiration pour Café Lumière n’est ni cinématographique, ni musicale, ni littéraire : c’est un plan, le plan du métro de Tokyo. (…) mon directeur de production qui est aussi mon monteur, dit que le film terminé ne se passe finalement pas tant que dans les cafés, et qu’il ne mérite plus vraiment son titre. Ce serait plutôt Métro Lumière !

A Tokyo, il faut des autorisations administratives pour tout. Chaque corps de métier, chaque confrérie est riche d’une tradition et d’usages souvent plusieurs fois centenaires. On te demande pourquoi tu souhaites tourner ici ou là. J’avais choisi de filmer quelques plans dans un quartier chaud… Il a fallu justifier ma décision artistique devant des gens très soupçonneux. Le goût de l’organisation fait des Japonais un peuple à part.

Toutes les scènes de transports en commun, nous les avons filmés en cachette, à l’arraché, sans aucune autorisation. Nous prenions le métro à cinq ou six, caméra et micro cachés, le Nagra dans un attaché-case, etc. La scène dans la station souterraine, nous l’avons tournée en 21 jours, à raison d’une visite quotidienne de 6 à 10 minutes !

C'est parfois l'instant même du tournage qui dicte la direction d'une scène. Pendant une réunion de famille, Nenji Kobayashi (le père) devait parler de son boulot et de choses, précisément, ridicules par rapport à sa relation avec sa fille. Nous nous sommes mis en place, la caméra a commencé à tourner, la scène a parfaitement commencé… et Nenji Kobayashi n’a rien dit. Il s’est muré dans ce silence. Derrière la caméra, j’ai bêtement pensé qu’il avait oublié son texte et qu’on ferait une deuxième prise… Ce n’est qu’en y réfléchissant un peu que j’ai compris toute l’ironie, tout le désespoir que ce silence implique. Des sentiments que jamais le père ne dira. Ce silence et cette émotion-là je ne les dois qu’à la créativité de Monsieur Nenji Kobayashi.

Hou Hsiao-hsien