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Mike Leigh : " Ce n'est pas le type de film qui naît d'une idée"

VIDEO | 2008, 7' | Plus qu'une vision réaliste de l'Angleterre, c'est une fable tragi-comique que propose Mike Leigh. Dans un Londres crépusculaire et irréel, il évoque la dérive de son héros marginal et philosophe.

D’où est née l'idée de Naked ?

C’est une question sans réponse ; ce n'est pas le type de film qui naît d'une idée, d'un instant particulier. Le film exprime une accumulation continue d'idées, de préoccupations qui traversaient déjà mes précédents films.

Quelles idées, plus précisément ?

Celles concernant une certaine classe sociale, une catégorie de gens errant dans les rues ; plus l'éternel conflit entre les valeurs spirituelles et matérielles, le contraste entre la trivialité de la vie et notre position au sein du cosmos et aussi des choses à voir avec l'homme et la femme, le sexe et l'amour. Toujours les mêmes !

S'il y avait tout de même une idée de départ, ce pourrait être celle du personnage de Johnny ...

Mes films ont toujours davantage été fondés sur des personnages que sur des idées...

Comment avez-vous imaginé et construit le personnage de Johnny ?

J'ai depuis longtemps une méthode de travail très spécifique. Je travaille toujours très en amont avec les acteurs. Ici, il nous a fallu quatre mois pour bâtir les personnages de Naked : un processus au cours duquel chaque comédien a créé petit à petit son rôle à partir de ses relations avec les autres personnages de son "background" culturel et professionnel, etc...

Pour inventer Johnny avec David Thewlis, une grande partie du travail a été très physique, très pratique : il fallait agir comme le personnage agirait et non pas simplement le jouer.

Une fois que Johnny était véritablement "vécu" par David, on a pu travailler sur l'intrigue du film proprement dite, sur ce que Johnny aurait à vivre : il s'agissait d'une simple structure, qu'on nourissait par des répétitions qui ont duré jusqu'au tournage proprement dit. Les répliques ont été écrites au cours du tournage : en fin de journée, le week-end et pendant des pauses que je ménageais sur le plan de travail.

C’est une méthode qui vous permet d'être plus réaliste : pourtant le réalisme ne semble pas en jeu dans Naked.

Si. C'est mon film le moins naturaliste, j'espère que ce n'est pas le moins réaliste. Je crois qu'aucun de mes films n'est ouvertement naturaliste ; Naked est encore plus trompeur. Le sujet, si l'on compare avec celui de Life is sweet, est moins quotidien, l'action se déroule dans des lieux sombres, une sorte de no man's land qui peut avoir l'air irréel. Mais on est strictement dans la même convention de réalisme que mes films précédents.

Les dialogues semblent plus littéraires que d'habitude

Ils sont plus complexes, ils sont plus poétiques. Mais j'ai toujours été influencé par Tchékhov, Beckett et Pinter et je ne crois pas que les dialogues de Life is Sweet étaient plus "quotidiens", ni que la discussion politique de "High hopes" était moins littéraire.

Johnny choisit ses mots comme un écrivain. Y a-t-il quelque chose de vous en lui ?

Oui, je bats les femmes ! Sérieusement, c'est la voix sardonique de l'outsider. Je vieillis, j'ai 50 ans, mais je suis passé par des périodes de paranoïa, de désarroi, au bord des tendances suicidaires, qui sont proches de celles de Johnny.

Peut-on rencontrer des êtres comme Johnny dans les rues de Londres ?

En un sens, oui, tous les personnages sont crédibles ; d’un autre côté, vous ne pourriez pas plus le rencontrer dans la rue que vous ne pourriez rencontrer Hamlet, Macbeth ou le roi Lear. Johnny est une métaphore. Il paraît moins quotidien que les autres personnages, parce que ce qu'il a dans la tête sort très facilement par sa bouche. C'est tout...

En outre, il ne faut pas le prendre trop littéralement, mais je crois que Johnny existe, parce que je l'ai vu, j'ai travaillé avec lui. Il n'a jamais été un personnage abstrait sur une feuille de papier, il a toujours été un être vivant... L'une des idées du film était de confronter Johnny avec le public, qui va d'abord le trouver insupportable, puis réfléchir à ce qu'il éprouve véritablement pour lui.

Johnny est confronté à cet étrange personnage du propriétaire, violent, sadique. D'où vient-il ?

On en croise pas mal en société, dans les rues de Londres comme dans celles de Paris. C'est un personnage type des années 80, égoïste, cynique, destructeur. Dramatiquement il est une sorte d'ombre au-dessus de Johnny ; aussi méchant que soit Johnny il y a quelque chose de pire.

Il n'y a pas de véritable confrontation entre lui et Johnny, ça ne me semblait pas une bonne idée : il fallait qu'on attende cette confrontation sans qu'elle arrive... Notamment parce qu'il n'y a aucune façon de punir ce genre de types : ils partent, trouvent une autre victime, mais ne sont jamais vaincus.

Le film est fait de ces fausses pistes : on attend la confrontation qui n'arrive pas ; on a pu croire aussi à un moment que le film allait parler du Sida, que Johnny était peut être séropositif, et puis le film repart sur d'autres voies

Oui la narration fonctionne ainsi.

Est-ce une nouvelle façon de décrire la réalité, ou la réalité qui a changé et réclame de nouveaux modèles narratifs ?

Les deux. C'est une façon nouvelle de décrire la réalité, mais ce n'est pas prémédité, sans quoi cela n'aurait pas de sens. Mais je crois aussi que le monde actuel, le monde des années 90, est plus insaisissable et plus fuyant qu'il ne l'était auparavant. La réalité est moins tangible, d'un point de vue social, politique, économique. En un sens, c'est ce qui motive cette narration enigmatique et ambivalente. Ce qui m'étonne moi-même : j'ai fait beaucoup de films et la dernière chose qu'on puisse en dire, c'est qu'ils sont énigmatiques. Je suis plutôt contre ça.

Avez-vous le sentiment de dessiner une troisième voie de perception de la réalité anglaise, entre le regard social de Loach, et celui, humaniste, de Frears dans The Snapper ? Vous sentez-vous proche de ces cinéastes ?

Je ne sais pas. La réalité est objective, elle ne se soumet à aucun regard ...

Je me sens isolé et je l'ai toujours été, ce qui d'ailleurs ne me pose aucun problème. En même temps, j'ai un grand respect et un fort sentiment de fraternité pour Loach, que je considère comme un "grand prêtre" du cinéma anglais. Disons que je me sens plus proche de Loach ou de Frears que de Greenaway, Jarman ou Terence Davies.

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