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Mariana Otero : Une révolution à la fois intime et collective

VIDEO | 2010, 7' | La réalisatrice de Histoire d'un secret a filmé les ouvriers (principalement des femmes) d'une usine en faillite décidés à en reprendre les rênes à travers une gestion collective : Entre nos mains regarde, dit-elle, une "utopie se confronter au réel".

L’HISTOIRE

Pendant des années, j’ai consacré mon travail de cinéaste à tenter de dresser un état des lieux de notre société. Sans commentaire, sans interview, sans discours, mais en racontant des histoires qui rendaient visible la complexité des situations et des enjeux. Trois films ont ponctué cette période : Non lieux (1991), La Loi du collège (1994) et Cette télévision est la vôtre (1997). Dans ces films, j’interrogeais des institutions qui fonctionnaient toutes suivant des modèles préétablis dont il était bien difficile, pour ceux qui y travaillaient, de s’écarter.

Avec Entre nos mains, je voulais porter mon regard sur une « utopie » qui se confronte au réel en racontant l’histoire de « gens » qui sont amenés très concrètement à remettre en question leur manière de vivre ou de travailler et à se penser ou se percevoir autrement, à travers d’autres pratiques.

C’est pourquoi je me suis intéressée aux Scop, des entreprises qui fonctionnent sous forme de coopérative. Elles « révolutionnent » intimement notre manière instituée de travailler et de vivre ensemble et amènent chacun à penser différemment son rapport au travail, aux collègues, aux proches, et plus généralement à revoir sa manière « d’être au monde ».

Il m’a semblé que le meilleur moyen de montrer cette révolution à la fois intime et collective était de filmer non pas une Scop déjà existante, mais plutôt le prélude à sa naissance, c’est-à-dire la période courant sur quelques mois durant laquelle les salariés envisagent de construire ensemble leur propre coopérative.

C’est ainsi que je suis arrivée à Starissima, une entreprise de lingerie féminine située à proximité d’Orléans, constituée majoritairement de femmes (c’est pour cela que je dirais elles plutôt que ils, écorchant délibérément ainsi notre sacro-sainte règle de grammaire !). Pour la plupart, elles ont travaillé dans ce lieu toute leur vie durant sans jamais se syndiquer - à l’exception de l’une d’entre elles - et ne se sont même jamais mises en grève malgré leurs insatisfactions et leurs maigres salaires. Starissima est donc une entreprise figée depuis des décennies dans un système hiérarchique et paternaliste fort, « à l’ancienne » pourrait-on dire, mais aussi paradoxalement, à l’image du monde salarial actuel, moins syndiqué et politisé qu’il y a une trentaine d’années.

Avec cette possibilité de travailler en coopérative, des femmes d’origines culturelles différentes, habituées à travailler « en clans » et de manière individualiste, allaient devoir travailler ensemble : l’enjeu pour elles était de taille. Mais plutôt que de décrire le processus économique en lui-même, ce qui m’intéressait, c’était de filmer - dans la suite de mon film précédent « Histoire d’un secret » - le politique à hauteur d’hommes et de femmes, et de le faire au quotidien, en essayant de m’approcher au plus près de chacun, de son évolution singulière, pour essayer d’en dégager au final un sens plus général et plus vaste. Et de faire ainsi de cette entreprise un petit théâtre aux personnages divers et attachants où allaient se jouer des questions fondamentales économiques et sociales.

 

LA MISE EN SCÈNE

Pour la réalisation, j’ai choisi de travailler en cinéma direct. Mais à la différence de mes précédents films, je n’ai pas choisi de rester entièrement hors du film, mais plutôt d’être présente parmi les salariées par ma voix et mon questionnement et de prendre ainsi une place à leur côté tant dans l’entreprise que dans le film.

Dès le début, je leur ai posé des questions pendant qu’elles travaillaient afin de tisser avec elles une relation que je concevais comme une partie intégrante de leur vie dans l’entreprise et aussi du film. Je souhaitais les impliquer complètement dans le tournage et leur laisser la possibilité de s’adresser à la caméra quand elles en auraient envie pour raconter cette histoire qui était la leur.

Je pressentais comme une porosité entre le processus filmique et celui de transformation de l’entreprise. Et en effet, plus encore que dans mes autres tournages documentaires, cette relation entre les personnes filmées et moi – mais aussi avec la caméra et le film - a beaucoup évolué au fur et à mesure que le projet Scop prenait forme. Plus les salariées avaient à affirmer le choix de ce projet - y compris contre leur patron - et plus elles étaient amenées à « changer de place » au sein de leur entreprise, plus alors elles faisaient preuve de liberté face à la caméra.

En suivant l’évolution de leur projet, avec son lot de rebondissements parfois drôles, parfois dramatiques, je me rendais compte que le film allait aussi, au-delà du politique et de l’économique, raconter la liberté reconquise par ces salariées, leur liberté de parole et de gestes, leur bonheur de pouvoir se raconter, de se réapproprier le récit, chacune à sa manière.

En ce qui concerne le cadrage, je tenais absolument à ce que chacun et chacune existent dans « son cadre » de travail, en accomplissant ses gestes quotidiens. C’est pourquoi j’ai décidé de filmer plutôt en plans larges. Par contre, lors des réunions dans les bureaux où le travail est constitué d’échanges verbaux, j’ai préféré filmer les personnages en gros plans.

En terme de construction, avec la monteuse Anny Danché, nous avons travaillé dans le sens de l’histoire, en excluant ce qui nous semblait anecdotique pour ne garder que ce qui faisait l’essentiel des enjeux de cette « aventure ». L’idée qui nous guidait était de ne pas chercher à tout dire, de ne pas donner toutes les informations dès le premier quart d’heure. C’est ce que permet le cinéma : une fois installé dans son fauteuil, le spectateur peut se laisser peu à peu prendre par l’histoire. On n’est pas obligé, comme c’est hélas souvent le cas à la télévision aujourd’hui, de le prendre par la main, ni de répondre immédiatement à toutes les questions qu’il pourrait se poser en ajoutant, par exemple, un commentaire en voix-off de peur « qu’il décroche ».

Nous avons donc délibérément construit le film autour des personnages en laissant de côté ce qui serait trop explicatif. Le spectateur n’en sait pas plus que les protagonistes. Il prend connaissance des situations et des enjeux en même temps qu’eux. Il est porté par les émotions qu’ils font naître. C’est à travers ces émotions que la pensée prend sa place : pensée et émotions ne sont pas contradictoires. Et, j’essaie dans mes films de les faire marcher ensemble, comme j’essaie de faire marcher ensemble l’intime et le politique.

 

LE PATRON

Dès le départ, le patron de Starissima a accepté que je filme dans son entreprise. C’est suffisamment rare pour être remarqué et loué car les entreprises sont malheureusement la plupart du temps des lieux « invisibles » alors qu’elles font partie intégrante, à plus d’un titre, de la vie de tout un chacun. S’il a accepté que je filme les salariés dans le cadre du projet de coopérative, il a toutefois refusé d’être filmé puisque, me disait-il, il ne ferait pas partie de la future entreprise. Quand finalement, en cours de route, il a changé d’avis et voulu « entrer » dans le capital de la Scop pour en devenir un des associés, il a maintenu son refus d’apparaître dans le film.

Si cela a pu au début me poser un problème, très vite j’ai compris que son absence était plutôt intéressante : l’enjeu du film, à ce moment-là, ne tenait pas à sa personne mais à sa fonction, l’ancienne puis la nouvelle qu’il voulait s’attribuer dans la Scop. Son apparition serait devenue anecdotique. Le laisser hors-champ lui donnait finalement plus de force et paradoxalement de présence. L’invisibilité du patron, à l’intérieur d’une entreprise pour une fois « visible » prenait alors tout son sens.

 

LA COMÉDIE MUSICALE

Cette dernière séquence est l’aboutissement du tournage et de la relation très particulière, complice et ludique, que les salariés ont tissée avec moi, la caméra et le film. Alors que le film n’était encore qu’à l’état de projet, j’avais déjà envisagé de pouvoir ponctuer ce tournage de séquences chantées.

Cela me semblait être un moyen juste d’exprimer et de représenter une parole collective. Mais, à ce stade, ce n’était encore qu’une idée, « des images rêvées » que je gardais précieusement dans un coin de mon esprit alors que le tournage commençait. Quand les salariés se sont mis à chercher des moyens pour trouver de l’argent en dehors des banques, afin de consolider les capitaux de la Scop, j’ai proposé de réaliser un clip pour lever des fonds sur internet. L’idée les a séduits mais, au vu des événements, elle a perdu rapidement sa raison d’être.

C’est quand il a fallu « conclure » l’histoire, alors que certains des salariés ont clairement exprimé la volonté de représenter l’issue de leur aventure « autrement qu’à la télévision », que la possibilité de réaliser une séquence de comédie musicale est revenue dans nos esprits. Ils souhaitaient que la fin du film corresponde à leur tempérament et à leur façon de vivre les événements.

Tout est allé très vite dans un élan de leur part et de la mienne. Ce sont deux femmes du bureau d’industrialisation qui ont écrit les paroles de la chanson. Un ami musicien, Fred Fresson, a composé immédiatement une musique puis est venu avec sa guitare pour aider les salariés à chanter : ce furent quelques jours de tournage extraordinaires.

Malgré l’échec économique, l’aventure collective prenait finalement corps et forme, de manière « enchantée ». Un esprit subversif flottait résolument dans l’entreprise. En tournant cette séquence, j’ai eu l’impression que nous célébrions ensemble une transformation qui avait eu lieu pour les salariés durant ces trois mois de réflexion autour de la Scop mais aussi durant ces trois mois de tournage. Les salariés affirmaient que si « l’économique » dirigeait en partie les événements, il n’aurait pas le dernier mot et qu’ils avaient construit quelque chose ensemble, un quelque chose qui nous appartient et nous définit profondément et que l’on appelle « culture ».